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Passion profane

Frize, Nicolas
Les Musiques de la Boulangère
1992
Partition montée avec une trentaine de détenus longues peines dans le cadre d’une résidence de cinq mois du compositeur à la Maison Centrale de Saint Maur. Avec Eric Ayault, Pascal Blanc, Michel de Conceicao, Abdoulaye Diallo, Vincent Fenut, Bruno John, Philippe Lechevin, Roger Narranin, Ryan Dey, Jérémy Sarrault, Eric Stanislas, Gilles Vandamme, Patrick Waltisperger, Jean Arfuso, Jean-Luc Berthon, Gilles Blanchard, Alain Chazette, Karim Cherrier, Simon Dary, William Derrick, Georges Guilhem, Mohamed Kelifa, Dominique Lancrerot, Bernard Medani, Tony Michel, Honoré N’Goala, Gel Page, Jean Roméra, Hacen Touati... ...ainsi que Lucie Jolivet soprano, Ghislain Hervet clarinettiste, Vincent Segal violoncelliste, Jean Rochat percussionniste... ...et la collaboration d’Etienne Balibar, philosophe, de Jacques-Guy Petit, historien, d’Alain Moreau, cinéaste, d’Olivier Pasquiers, photographe.

Ici à Saint-Maur, le silence s’éprend. Il y a du brouillard le matin, la campagne est déserte et tranquillement muette, les mots sont rares et économisés, il fait un peu froid, tout se referme. La création musicale se faufile dans cette solitude collective, et interroge chaque son, chaque bruit, les objets, les voix, les instruments, les magnétophones…
Elle les apprivoise avec lenteur et presque au ralenti pour leur soumettre une écriture, une partition… La partition elle-même se cache un certain temps, les jours et les semaines passent, les musiciens la cherchent. Cette partition musicale ne nomme pas le silence, ni le lieu, elle ne vient pas le décrire, elle ne vient pas l’exprimer… La déchirure n’est pas le propos… Et pourtant le silence renvoie à la musique la prégnance de sa forme, de sa fragilité, de sa temporalité, de son poids, de sa distance, de son sens.
La musique attrape des secondes pleines de bruits et de sons, et se met à douter, les immobilisant ou les faisant fuir, les accélérant ou les pétrifiant, cherchant à parler de tout à la fois et d’une seule chose à la fin. La conquête de la passion, cette obsession ici définitivement laïque, vers un but absolu pour soi-même, utopique, tendu, abstrait, matériel ! Les sons jouent avec les mots, le réel par exemple, ils ont à la fois vivants et enregistrés, interprétés dans chaque instant et simultanément traces, mémoires et projet. Les voix s’écoutent et n’oublient jamais, comment faire pour s’entendre sans trop s’écouter. Elles s’attachent au souffle et au corps, mais elles voudraient tant s’en détacher, et pourtant non…
Plus loin les hommes pudiques murmurent et chantent tout près des magnétophones ventriloques. Seul, le chef bat la mesure, jouant à tricher avec le temps qu’il énonce et, l’espace fugitif d’un concert, le temps de tourner les pages de la musique, il court lui aussi après sa propre durée.

Mise en œuvre à la Maison Centrale de Saint-Maur (Indre) d’un important dispositif pluridisciplinaire, passant par l’implantation d'équipements électroacoustiques dans l'établissement (8 studios son), la mise en place de créations permanentes (musicales, sonores, radiophoniques…), de formations professionnelles aux métiers du son, d’emplois dans le domaine principalement de la numérisation d'archives audio (pour l'INA et d’autres institutions publiques), de visites et mises en réseau, d’une réflexion à long terme sur le monde du travail en prison, de séminaires (associant détenus, surveillants et intellectuels invités)… Toute une série d’actions sont entreprises et conduites dans la durée à partir de ce dispositif : créations ouvertes sur l’extérieur, stages de formation avec des techniciens de toutes les disciplines (prise de son, cinéma, sonorisation, composition, acoustique…), invitations mensuelles de professionnels invités, etc.