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Visite au musée Fabre de Montpellier

Nathalie Tailleur, Responsable du Service des publics du musée Fabre à Montpellier

 

Façade du musée Fabre © Montpellier Agglomération

Pouvez-vous nous présenter le projet que vous avez mis en place en partenariat avec le Service Pénitentiaire d'Insertion et de Probation de l'Hérault ? Comment est-il né ?

Il est né d'une rencontre, en 2006. Nouvellement arrivée à la direction du Service des publics du musée Fabre, j'ai rencontré Marie-Claude Doutremepuich, qui venait d'être nommée directrice d’insertion au SPIP de l’Hérault chargée du développement culturel.

De mon côté, je voulais développer des liens en direction de publics absents du musée et des structures du territoire de l’agglomération de Montpellier.

Je m’intéresse aussi à la question de l’illettrisme, et c’est à l’occasion d’une journée d’information sur ce sujet, organisée par la DRAC, que nous avons commencé à envisager un projet.

Il a fallu du temps et bien des réunions pour vaincre les réticences et résoudre les questions posées par nos administrations respectives.

La conviction de l’intérêt du projet nous a portées : Marie-Claude Doutremepuich persuadée que la culture contribuait à la réinsertion des personnes détenues ; moi-même curieuse du rapprochement de deux univers (la prison et le musée) et de la rencontre entre le détenu et l’œuvre d’art.

Finalement, une convention a été signée en 2007 pour fixer les engagements des uns et des autres, sans aucune dimension financière, car l'agglomération de Montpellier avait décidé que la participation de l’équipe du musée serait gratuite pour le SPIP.

Le rôle de la juge d’application des peines, Mme Verhnet, a été déterminant : elle a mis en œuvre l’article d 143 du Code de procédure pénale, qui prévoit des sorties « pour la pratique d’activités culturelles ou sportives organisées ».


Ce projet présente-t-il des particularités ?

Oui, au moins deux. Il était essentiel que les détenus viennent au musée et non l'inverse. La maison d'arrêt de Villeneuve-lès-Maguelone accueille depuis longtemps des intervenants extérieurs qui font un travail remarquable au sein de la prison.

Il n'était pas question de troubler leur action. Par ailleurs, le musée n'a de sens que si on le visite, pour appréhender son architecture, son implantation dans la ville, le parcours dans ses collections…

D’autre part, il était important d’obtenir que les mêmes détenus viennent au moins quatre fois au musée, afin d’engager un travail de fond.


Comment les détenus ont-ils été choisis ?

Ils sont tous volontaires. Mais au début, il a fallu convaincre les détenus. L’équipe du musée s’est rendue à deux reprises à la maison d’arrêt pour découvrir les lieux, rencontrer tous les acteurs : l’administration pénitentiaire et les détenus.

Nous avons expliqué ce qu’était un musée, pourquoi nous souhaitions les accueillir et nous avons répondu aux très nombreuses questions que suscitait notre présence dans ce lieu.

Il était important aussi d’aller à la rencontre des détenus, de connaître les lieux dont ils allaient forcément nous parler, de découvrir leur quotidien, leur environnement, par quoi ils passaient lorsqu’ils viendraient nous voir au musée…

Le SPIP a été chargé d’organiser l’information de la population pénale et de transmettre les demandes au juge d’application des peines en vue d’un examen en commission d’application des peines.


Pouvez-vous préciser les objectifs de ce projet ?

L'idée est de proposer aux participants de vivre une expérience personnelle, sous la forme d’un cheminement en quatre étapes. Ce qu’ils vivent au musée est une occasion de renouer des échanges et des contacts dans un lieu d’exception dont ils ne se sentent pas exclus mais qui au contraire leur permet de construire un projet valorisant.

Nous voulions les amener à constater que même s’ils n'avaient jamais été face à un tableau, ils étaient capables de s'exprimer à son sujet. Que même s’ils n’avaient jamais tenu un pinceau, ils pouvaient expérimenter une forme d’expression.

Il faut souligner que lors des sorties, ils n'étaient accompagnés que par des membres du SPIP. Il n'y avait pas de surveillant. Ils étaient véhiculés jusqu'au musée par un banal taxi, financé par une association. Leur anonymat était respecté. Ils étaient des visiteurs comme les autres.

Nous, nous ne connaissions que leur prénom. Nous ignorions tout de leur histoire. Jamais au cours des séances, nous ne laissions la conversation s’engager sur les raisons de leur détention.


Quel type de réactions le projet a-t-il suscité ?

Chaque groupe a eu une dynamique différente, liée à la personnalité des participants. Aucun ne s’est arrêté en cours de cycle, ce qui constitue un indice sur l’impact des séances.

Chacun savait qu’il s'engageait pour quatre séances, mais qu’il pouvait arrêter à tout moment si cela ne l’intéressait pas. Finalement tous ont été très assidus, se montrant impatients d'une séance à l'autre. Il y avait pour certains un réel effort vestimentaire pour venir au musée.

Des détenus libérés sont revenus au musée avec des amis ou en famille, pour faire partager leur expérience.

Le dernier groupe accueilli a demandé au SPIP de l'Hérault une réunion après le cycle pour faire le bilan de ce qu’ils avaient vécu : ils ont confié ce qui leur avait plu et ce qu’ils regrettaient, principalement de ne pas être allés assez dans les salles, en particulier les espaces Soulages, pourtant les plus difficiles pour un public « non initié ».


Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors des séances au musée Fabre ?

De notre côté, nous avions la crainte de recevoir des personnes motivées uniquement par l’occasion de pouvoir sortir de prison, sans intérêt particulier pour le projet.

En fait, cela n'a jamais été le cas : tous ont été séduits par le lieu, tentés par l’expérience même s’il a fallu une période d'"apprivoisement" (d'où l'importance des quatre séances, plutôt qu'une seule séance).

Certains sont restés très secrets, très réservés. Mais il y a toujours eu une participation à ce qui était proposé. C’était parfois un peu difficile de rester concentré sur un paysage lorsque de jolies filles passaient dans les salles du musée, mais toutes les activités ont été menées à leur terme.

Les médiateurs ont su aussi adapter les propositions aux attentes ou aux difficultés de certains. Le plaisir d’évoluer dans un lieu ouvert, au contact de gens qui ignorent leur condition, était évident.


Comment se déroulent les séances ?

Chaque séance est longue : 2h30 à 3h, pour permettre d’engager un travail en profondeur.

Le point de départ est le même depuis le début du projet : en effet, il est essentiel qu'une relation de confiance avec les participants s'établisse d’emblée. Le groupe est accueilli dans le hall d’entrée, au milieu du public habituel.

Ensuite les présentations se font dans l'un des ateliers du musée, autour d’un café. Ce moment de convivialité est fondamental.

Puis, chaque détenu parle d’une œuvre du musée qu’il a choisie : avant de venir, les conseillers d’insertion et de probation ont reçu de notre part une sélection de cartes postales reproduisant des œuvres de la collection du musée Fabre, sur différents sujets et périodes.

Chaque détenu a pu en choisir une dont le sujet lui parle. Il a eu le temps de réfléchir à ce qu’il va pouvoir en dire. Chacun fait partager au groupe les raisons de son choix.

Ces œuvres constituent le parcours de la première visite dans le musée : chaque détenu peut donc confronter la carte postale à l’œuvre originale. C’est l'occasion d'évoquer de multiples sujets : la différence entre une reproduction et un original, la question de la dimension, des couleurs, des craquelures, ce qu'est un musée, à quoi il sert…

C’est un temps important d’expression personnelle individuelle et d’écoute de l’autre. Les détenus livrent en quelques mots des choses très fortes, très sensibles. Ce n'est plus un tableau accroché au mur, c'est une histoire personnelle avec l’œuvre qui commence.

Cette première séance est importante car s’y instaurent la parole et l'écoute, donc la confiance qui sera indispensable à la suite du parcours.

Lors des séances suivantes, le travail plastique est introduit, sur des médiums différents, du dessin à la gravure et jusqu’au multimédia : son, photo, vidéo. Là encore, il y a des réticences à se lancer.

Mais finalement, le mode d’expression plastique a permis à certains, gênés par la maîtrise de la langue ou très introvertis, de trouver un mode d’expression fort. Les retours dans les salles du musée sont permanents : pour revoir « son » tableau mais aussi pour en découvrir d’autres.

À chaque séance correspond un thème. Nous en avons expérimenté plusieurs : Comment c’est fait une peinture ?, Les héros ou encore Pierre Soulages.


Comment envisagez-vous l'avenir de ce projet ?

Pour revenir au musée Fabre, sur une proposition de Marie-Claude Doutremepuich du SPIP de l'Hérault, nous allons expérimenter une cinquième séance au cours de laquelle chaque détenu pourra inviter une personne de son choix afin de lui faire partager sa connaissance du musée et des œuvres. Cela nous permettra de mieux évaluer l'impact du projet sur les participants.

Par ailleurs, le programme a pris aussi une nouvelle dimension par le biais du réseau FRAME (French Régional & American Museum Exchange), une fédération de 12 musées américains et de 12 musées français, dont le musée Fabre fait partie.

Il y a un projet assez similaire au Clark Art Institute, à Williamstown (Massachusetts) : des jeunes de moins de 18 ans, qui sont condamnés à une peine d'emprisonnement, mais qui ne seront incarcérés qu'à leur majorité, bénéficient de visites au musée. Le but est plus éducatif que dans le cas de notre projet : rétablir les règles de relations avec autrui. Cela tient notamment au fait que la conservatrice a une formation de psychologue.

Ce sont deux expériences qui ont des objectifs en commun mais un cadre différent. Grâce au réseau, il y a beaucoup d'échanges : les musées de Marseille s’engagent également dans une action en lien avec l’Établissement Pénitentiaire pour Mineurs.

La Fondation Annenberg nous a octroyé une bourse commune pour développer nos projets et en témoigner (qui ne prendront pas la forme de reportages).

Nous sommes actuellement en train de finaliser le montage de ces vidéos, et elles nous permettront d'échanger encore plus sur nos actions. J'aimerais que ces images incitent les musées à s’engager dans ce type de projet, qui constitue une expérience humaine sans équivalent.