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TV Fresnes

Delphine Bargeton, réalisatrice


Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

Depuis une dizaine d’années, Dominique Faucher et moi-même animons un atelier vidéo à la Maison d’arrêt de Fresnes.

Réalisatrice de films documentaires (« Quelques choses de Fresnes », « Situation oblige » « La campagne d’Alzheimer » « La Campagne du 20ème arr »), je travaille dans l’audiovisuel depuis quinze ans, notamment sur le magazine culturel d’Arte, Metropolis.

De son côté, Dominique Faucher a  animé différents ateliers (écriture, français-langue étrangère) dans les Maisons d’arrêt de Fresnes et de La Santé.

De novembre 2002 à juin 2003, nous avons réalisé un film de 26 minutes avec les détenus de Fresnes. Chaque participant devait choisir un objet dans sa cellule et le mettre en scène dans une séquence de trois minutes. Des objets aussi divers qu’une montre, une chauffe, une playstation, un balai ou un oreiller ont ainsi été choisis et racontés par les détenus.

Le film a été présenté au Forum des Images dans le cadre du Salon des Refusés, aux Rencontres Urbaines de la Villette et diffusé sur Canal +.

Fortes de cette expérience, nous avons proposé un atelier similaire à la Maison d’Arrêt des femmes, entre septembre 2003 et mars 2004.

Dans le même temps, l’administration pénitentiaire équipait chaque cellule d’un poste de télévision. La diffusion, cependant, faisait l’objet d’un abonnement payant. Les personnes ne pouvant pas s’acquitter de cette somme se trouvaient face à un écran brouillé.
Chaque poste était relié à un réseau de diffusion interne, qui n’avait alors aucun contenu.
Nous avons eu l’idée d’investir pleinement ce canal vidéo, en l’alimentant avec des émissions réalisées par les détenus, accessibles gratuitement à toutes les personnes de l’établissement.

Le canal vidéo interne nous est très vite apparu comme un formidable outil de communication.
À la Maison d’Arrêt de Fresnes, comme dans beaucoup d’établissements pénitentiaires, l’information est difficilement accessible. Toute la procédure administrative de circulation de l’information est basée sur l’écrit. Pour chacune de leurs demandes (parloirs, rendez-vous médicaux, activités), les personnes détenues doivent rédiger un « mot » où elles exposent leur requête à côté de leur numéro d’écrou ; la réponse leur parvient selon le même procédé.
Or, beaucoup de personnes sont illettrées ou maitrisent mal la langue française ; elles sont alors vulnérables car dépendent totalement de l’aide des surveillants ou des autres détenus.

De fait, rumeurs et fantasmes rythment la vie quotidienne en prison. L’information circule de bouche à oreille, amplifiée,  déformée, ce qui contribue à instaurer un climat de tension.
Nous avons donc pensé un système qui délivre à chaque détenu une information orale et visuelle claire, gratuite, directement en cellule.

De fait, les émissions que nous réalisons parlent de choses concrètes, de la vie de tous les jours à la Maison d’arrêt : l’accès aux soins, la formation professionnelle, les horaires d’activités, le fonctionnement des différents services... Mieux informées, les personnes sont d’avantage en mesure de se construire un parcours au travers du labyrinthe pénitentiaire. Les émissions concourent aussi à  familiariser les étrangers avec le français oral et écrit, via les incrustations de textes sur l’écran.
Nous ne cherchons pas à concurrencer la télévision, dont les personnes détenues sont de grandes consommatrices. Simplement, nous revendiquons une actualité de proximité, qui parlent des « trucs et astuces » pour vivre mieux en prison.

Pour citer un exemple de ce que « TV Fresnes » a apporté concrètement aux détenus, je citerai l’exemple des  « bon de cantine ». Ce sont des listes, distribuées en cellule, qui mentionnent les produits ou aliments que l’on peut commander pour la semaine suivante. Ces listes sont complètement inaccessibles aux étrangers et aux personnes illettrées. Nous avons remédié à cela grâce au canal vidéo interne : les objets de la liste sont filmés et associés à un numéro. Ce « catalogue » illustré, présenté sous une forme ludique, permet enfin à chacun d’avoir accès aux bons de cantine.


Comment s'organise l'atelier ?

Depuis novembre 2004, les seize participants de l’atelier « la fabrique »  assurent la réalisation et le montage des programmes. L’équipe est  renouvelée régulièrement, au gré des départs (sorties, transferts) et des arrivées.
Dominique et moi animons chacune deux séances de trois heures par semaine. Au début, nous intervenions ensemble, mais c’est moins nécessaire maintenant, et le fait de travailler séparément permet de proposer d’avantage de séances aux détenus.

Nous sommes bien équipés : une caméra numérique PD 150 Sony, un micro cravate, un micro HF, une perche et son micro directionnel, un casque d’écoute, un lecteur DVD, et un banc de montage informatique (un ordinateur Mac équipé du logiciel de montage professionnel Final Cut Pro). Nous stockons notre matériel dans un local situé en 3ème division, la Fosse, au Grand Quartier (Quartier des Hommes). Les émissions sont tournées dans une salle polyvalente.

Les personnes qui rejoignent «  la fabrique » n’ont pas de connaissances audiovisuelles particulières.
Nous leur apprenons à respecter la  grammaire cinématographique : les valeurs de plan, les mouvements de caméra, les axes, la profondeur de champs, le rapport images/son, l’enchaînement des images…etc. Elles s’exercent ensuite aux manipulations techniques (réglage des caméras et micro, manipulation du montage Final Cut Pro)
 
Les participants choisissent les thèmes des émissions, en s’inspirant de leur vie quotidienne. Par exemple, si l’un d’eux connait un détenu réputé pour ses talents de cuisinier, nous l’interviewons dans le cadre de la rubrique « Recettes de cuisine ».
Pour chaque programme, nous décidons  d’un angle de réalisation, préparons les questions et recueillons des informations.

Nous travaillons à l’émergence d’une l’écriture filmique propre, afin que les participants s’approprient le traitement des images et y impriment leur « patte ». Les informations sont présentées « à l’antenne » par les détenus, avec leurs mots, en mélangeant les codes du journal télévisé et leurs influences culturelles, sur un ton original et décalé.

En dix ans, cent trente émissions ont été réalisées. Je suis très attachée à la régularité : un nouveau sujet de quinze minutes est créé toutes les trois semaines.

 

Quelles sont vos émissions phares ?

Notre émission : « Porte A, porte B » aborde différents domaines du quotidien carcéral, au regard du règlement intérieur : la comptabilité à Fresnes, le médiateur, les élections, le linge, les visiteurs, l’installation de téléphone en détention, l’association relais parents-enfants.

D’autres rubriques reviennent régulièrement. Dans les « Points Justice », nous invitons des avocats ou des membres d’associations (Droit d’Urgence, la CIMADE) à répondre à des questions de droit sur des sujets tels que l’aide juridictionnelle, la confusion de peines…

La série « Paroles d’auxi » met en lumière les différents métiers exercés par les personnes détenues au sein de l’institution.

La rubrique « Recettes de cuisine de prison »  rencontre un franc succès ; en proposant des recettes adaptées aux conditions de détention (produits cantinables, équipement sommaire), elle témoigne de la culture culinaire carcérale.

Enfin, l’équipe de « la fabrique » rend compte des événements culturels qui ont lieu à Fresnes. Elle filme ainsi les concerts, les présentations de films par des équipes de cinéma, et les rencontres-débats avec des personnalités artistiques et intellectuelles.
 
Chaque rubrique a son propre habillage visuel. Je suis très attachée à respecter les codes télévisuels, et à faire fonctionner mon équipe comme celle d’une chaine de télé.
Dominique travaille différemment, elle est plus sensible au travail sur l’écriture et au montage. Nos deux interventions sont complémentaires.

 

Quelles sont vos relations avec l'administration pénitentiaire ?

L’administration n’intervient pas sur le contenu de nos programmes. Nous transmettons les rushs au chef de détention, qui les visionne et les donne ensuite pour diffusion à l’auxiliaire vidéo.

Nous avons une réunion par an avec le Directeur, et le reste du temps, nous sommes autonomes dans la conduite de nos ateliers.

Nous sommes cependant conscientes des règles à respecter. Nous ne devons pas diffuser de chansons de rap violentes, ni, bien sûr, de propos insultants.

D’autres règles peuvent sembler plus surprenantes. Ainsi, si nous sommes autorisés à parler toutes les langues du monde, depuis le tamoul jusqu’au somali, il nous est formellement interdit de parler une langue régionale ou minoritaire de France.


Comment expliquez vous la longévité de l'atelier ?

Nous avons su nous organiser et trouver les financements nécessaires à la pérennité de notre action.
Dominique est titulaire d’un DESS de Formation et Consultation dans les Organisations,  et je suis diplômée en Gestion des Institutions Culturelles ; nous étions donc outillées pour assurer la gestion d’un projet.
Nous bénéficions du soutien de la région Ile-de-France, ainsi que de nombreux partenaires privés : la fondation Les arts et les autres (sous égide de la Fondation de France), la Fondation d’entreprise Vinci, la Fondation Un Monde par Tous (sous égide de la Fondation de France), l’Association VS ART.

Notre projet a été salué par divers prix : celui de la Fondation Caisse d’Epargne en 2009 dans le cadre de la lutte contre l’illettrisme, et le prix Spécial du Jury (2ème sur 4 Prix) de la Fondation Audiens en décembre 2011.

Afin de bénéficier d’un cadre administratif, nous collaborons avec des associations qui ont joué le rôle de porteur de projet. Depuis trois ans, nous travaillons avec le Festival International de Films de Femmes de Créteil et du Val de Marne (AFIFF).


Quels sont les bénéfices observés pour les personnes détenues ?

Toutes les personnes détenues de la Maison d’arrêt ne peuvent pas participer à « la fabrique », mais toutes peuvent retirer des bénéfices de l’existence de TV Fresnes.
En janvier 2008, nous avons réalisé un sondage auprès de l’ensemble de la détention. Sur les 270 personnes qui ont répondu,  97 % connaissaient TV Fresnes ; 60 % la regardaient de temps en temps, 21 % souvent. 60 % des personnes ont indiqué que c’est parce qu’elles apportaient des informations utiles qu’elles regardaient les émissions.

Quant aux participants, ils développent leur créativité et leurs prises d’initiatives.
Dominique et moi avons eu un rôle de locomotive au début, mais maintenant que l’activité est lancée, les personnes détenues sont complètement autonomes.
À partir du moment où j’ouvre la salle d’activité, chacun s’affaire à son poste, sans que je n’ai besoin  d’intervenir. Je suis simplement présente pour coordonner, mettre en commun.

L’équipe est sans cesse en mouvement, à recomposer. Nous sommes en Maison d’arrêt, donc les participants restent deux ou trois ans maximum. Nous recrutons en permanence, un présentateur, un monteur, un cadreur…
J’aime que ce soient les détenus eux-mêmes qui se chargent du recrutement, par le bouche à oreille, en repérant les personnes qui pourraient correspondre.
Au sein de l’atelier, nous les formons et essayons de leur transmettre le goût de l’image et du traitement de l’information.

La première motivation, c’est toujours de sortir de la cellule, mais ensuite la plupart s’accrochent et s’épanouissent réellement. Certains se sentent plus à l’aise à tel ou tel poste, et l’équipe se dessine en fonction des désirs des uns et des autres. Le ton et le choix des émissions changent d’une équipe à l’autre.

Il y a de jolies histoires. En septembre 2010, une personne détenue qui avait été particulièrement efficace sur le projet, a pu par notre intermédiaire effectuer un stage dans une télévision de proximité de Seine St Denis diffusée sur la TNT : « la Locale ». À la suite de ce stage de deux mois, elle a été embauchée en tant que chef monteur intermittent. Nous sommes régulièrement en contact avec elle pour suivre son « évolution » au sein de cette chaîne de télé.


Comment vivez vous cette expérience ?

Je dis souvent que je suis directrice d’une chaîne de télévision…en prison !
C’est vraiment ainsi que je vis cette aventure. La prison, c’est l’endroit où je travaille ; « TV Fresnes », c’est un de mes projets en tant que créatrice audiovisuelle.
Cela fait huit ans maintenant, ce n’est pas rien !