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Tours de main et autres créations

Démis Hérenger, réalisateur et directeur artistique de l'association Les 2 maisons

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

Créée en 2006, Les deux maisons est une association de création, de production et de diffusion audiovisuelle.

À l’origine, sollicités par le SPIP de l’Isère, nous nous apprêtions à animer un atelier « classique » de création vidéo, autour de la manipulation de la caméra et de la réalisation de séquences audiovisuelles.

Mais bien vite, plutôt que de rester dans une position de « prestataire », nous avons souhaité nous engager dans une aventure artistique exigeante, qui interroge et transforme l’institution carcérale de l’intérieur.

La topographie du lieu, ses exigences et ses rigidités, les montages administratifs et financiers qui encadrent l’activité, sont autant de paramètres propres à la prison, que nous prenons en compte mais nous sommes attentifs à développer des préoccupations et des formes de création qui ne sont pas spécifiques au monde carcéral, afin de ne pas enfermer deux fois le lieu.
Ce n’est pas parce qu’une caméra peut rentrer en prison qu’elle doit montrer ce qu’il s’y passe, parce que justement il ne s’y passe audio-visuellement rien qui puisse permettre de la comprendre. Ou plutôt tout qui puisse prêter à confusion, amalgame, caricature, raccourcis d’interprétation.
Refusant la transcription documentaire, nous nous distançons d’une restitution brute des images et des paroles.  Par les détours de l’art et de l’imagination, il s’agit de donner à voir autre chose que ce que nos yeux voudraient savoir, l’inattendu.
Nous jouons du point de vue unique qu’offre la prison sur le monde, tout en niant l’idée d’une prison hors du monde.

Les personnes qui participent aux ateliers s’y déploient en tant qu’acteurs. C’est cela que nous montrons, la progressive transformation de l’individu en interprète. La complaisance, ou la facilité, voudrait que l’on représente un individu figé dans son « statut » de détenu, objet de fantasme ou de pitié. Nous montrons une personne, qui participe à un atelier, et qui, progressivement, se réalise en comédien.
 
Plusieurs projets de créations audiovisuelles ont ainsi été menés. Elles sont ensuite diffusées sur le canal vidéo interne de l’établissement.
Les contraintes sont maximales. Nous avons peu de temps, peu de moyens (En avoir trop serait peut-être obscène). Confinés dans une salle de quinze mètres carrés, nos seuls éléments sont une ou deux caméras, des micros, les personnes, leur matière, leur capacité à investir l’espace et la proposition artistique. Concrètement, il n’y a pas d'échappatoire mais cette situation est aussi un argument esthétique.
Je suis réalisateur et mon studio est en prison, j’y ai rendez-vous avec des acteurs, et ensemble nous décidons de prendre le contrepied des évidences et des facilités.
Créer en prison, c’est tout simplement prolonger les lieux de l’art.
Nous avons travaillé sur des adaptations de récit, essentiellement des contes issus de la grande tradition orale : l’Odyssée, les Contes de Perrault. Les participants devaient s’approprier le texte à travers ses grands axes narratifs, apprendre peu à peu à en maitriser l’articulation
À partir de la proposition personnelle d’un auteur, l’écriture est collective.
Ensuite, c’est un cheminement intime : chaque participant doit se confronter à un texte qui lui est étranger, qui résiste.  Il faut accepter l’humilité de l’effort, de la répétition, face à d’autres participants. C’est ainsi que petit à petit, le texte et ses rugosités sont  domestiqués, et que le participant parvient à s’emparer du rôle.
Nous avons joué Les dix arguments de Barbe Bleu. Il s’agit d’une confrontation entre Barbe Bleu et ses beaux-frères, venus pour le tuer. La question de l’honneur  est centrale : Barbe Bleue doit tuer sa femme parce qu’elle l’a trahi ; les beaux frères doivent tuer Barbe Bleue pour venger leur sœur.
Nous montrons des détenus en train de jouer des assassins. Pourquoi devrait-on leur proposer des rôles consensuels, de rédemption ?
Dans la confusion entre le rôle de l’assassin et le passé pénal de la personne condamnée, ce qui est saillant, c’est l’acteur. C’est parce que ces hommes sont des acteurs qu’ils ont su incarner ce rôle, et que cela n’est ni mal, ni choquant, ni en écho à leur situation personnelle.

En mettant en scène le crime et sa justification, nous partons du lieu où nous sommes : mais le travail de l’acteur et celui de la caméra nous en libère.

En atelier, nous nous attaquons aux monuments de la Culture; celle que l’on apprend à l’École, qui donne leur nom aux rues.

Dans le lieu du petit, j’ai voulu convier les œuvres immenses; la Culture, c’est écrasant et léger en même temps, ce sont des envolées littéraires majestueuses concentrées dans un objet-livre qui ne pèse pas beaucoup.  Jouant de ce paradoxe, il fallait montrer que c’était possible, à notre portée, que la Culture, c’est à tout le monde.

Nous avons adapté le premier chapitre du Comte de Monte Christo d'Alexandre Dumas, comme un point d’entrée dans l’œuvre, et une incitation à la découverte des cent-seize autres chapitres par toutes les voies imaginables.

Notre projet artistique n’a cessé d’évoluer, pour prendre des tournures plus ambitieuses.

Nous avons ainsi réalisé la série Tour de main, cinq créations audiovisuelles autour des gestes et jargons du travail et de la mémoire des corps.

Des personnes y parlent de leur savoir-faire, de la façon la plus précise possible. Elles sont filmées dans un décor neutre, ne donnant aucune indication sur le lieu où elles se trouvent.

Ce sont des personnes que l’on pourrait rencontrer à l’extérieur ; mais elles n’auraient pas le temps de livrer ce récit, car elles seraient trop occupées à « faire ». Quand on fait, on ne raconte pas.

En prison, les personnes n’ont plus la possibilité de faire ; mais elles ont tout le loisir de raconter.

Il ne s’agit pas d’un savoir-faire générique, ou théorique, ou lié à  profession. Il s’agit du savoir-faire exclusif d’une personne, de son apport créatif à l’exécution du geste, de la façon dont elle joue la partition qu’elle a apprise.

L’idée n’est pas de valoriser un métier, et en cela de s’inscrire directement dans une démarche de réinsertion sociale.  Ce que je crois, c’est que le temps qu’une personne consacre à une activité l’en rend experte, et en cela capable de transmettre.

Cette activité  présente de l’intérêt car je viens avec ma caméra et je veux savoir précisément en quoi elle consiste, comment la personne l’exécute, geste après geste, et quels mots elle choisit pour me la faire comprendre.

L’écriture du portrait se structure autour d’un jeu de questions et de réponses. Au début, la personne est un peu déstabilisée ; elle ne savait pas que cette activité méritait qu’on s’y arrête. Je la questionne de plus en plus étroitement jusqu’à ce que sa parole s’organise, se chapitre.

Je retranscris le récit, le donne à son auteur et lui demande de l’apprendre. Quand je reviens, je filme l’acteur récitant la transcription de son propre texte. Il n’ y a plus de scories, nous sommes sortis du parlé pour entrer dans la langue. La profusion de détails met en valeur le geste, le dramatise.

Le ton est travaillé, très lent, peu d’accents. Recueillir une parole brute ne m’intéresse pas; j’aime au contraire quand les personnes s’éloignent du langage du quotidien, pour adopter celui qui donnera force et relief à leur expérience. Je veux qu’elles se surprennent, qu’elles soient fières d’elles-mêmes.

Les personnes sont très surprises de découvrir qu’elles ont récité un texte… le leur. Surprises aussi de découvrir qu’elles étaient expertes, sans le savoir, et qu’elles ont appris quelque chose à l’intervenant professionnel.
Le récit détaillé d’une tâche devient une performance, une prise sans coupe, de dix minutes où  par une sorte de montée en puissance,  la personne qui affine  son discours, utilise des mots de plus en plus justes, de plus en plus techniques, jusqu’au moment où son discours devient poétique, hypnotique voire étrange.

Il y a un projet similaire aux Tours de main, ce sont Les gamers.

Des personnes racontent une partie de jeu vidéo. Par leur récit, elles doivent faire vivre la chose qui n’existe pas.  Nous poursuivons l’idée que toute activité est intéressante et poétique, quand elle est maitrisée et racontée dans une langue belle et précise. Chacun peut reprendre une expérience à son compte en la transmettant.

En ce moment, nous travaillons autour du poème d’Henri Michaux, Je vous écris d’un pays lointain. Il n’est pas question de le lire ou de le jouer, mais d’écouter la narration enregistrée qu’en fait une comédienne.

Nous avons souvent montré les personnes détenues en train de parler ; cette fois ci, j’ai voulu les mettre en situation d’écoute. Ce qui est encore une manière de repousser les représentations.

Je filme les personnes en train d’écouter et de jouer avec la bande sonore : elles manipulent le magnétophone, interrompent le récit, reviennent en arrière, y répondent parfois.

Nous avons également produit un film de 50min, Le Jour de sortie.
Les personnes font le récit imaginé et cartographié du jour de leur libération.

Elles présentent une topographie dessinée des lieux où elles iront, des personnes qu’elles rencontreront. Il s’agit ici d’aborder des thématiques propres à leur situation - le lien Dedans-Dehors, l’enfermement - à travers un dispositif de fiction qui met les participants dans une situation d’écriture.

Ainsi, notre démarche artistique se veut exigeante, et prend à rebours les  lénifiantes bonnes intentions autour de la prison. Nous voulons que les personnes sortent grandies  et fières de ces expériences.

En prison, le rapport au temps est déformé.  La vie est mise sur pause, mais l’emploi du temps est rempli et dirigé : parloir, activités, repas, promenade, activités. Dans le même temps, les personnes s’ennuient.

L’atelier n’est pas là pour remplir une case de l’emploi du temps. Au contraire, il ouvre un espace et une temporalité parallèles, où les personnes peuvent être dans la réflexion et dans la création.