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Théâtre et marionnettes

Alessandra Amicarelli (Cie StultiferaNavis)

et Jérôme Angius, marionnettistes

 

Pouvez-vous nous présenter vos actions à la Maison d’arrêt de Charleville-Mézières ?

Alessandra Amicarelli

J’ai fondé la Cie de marionnettes StultiferaNavis en 2002, à Milan. En 2004 la Compagnie s’est implantée à L’Aquila. En 2009, le tremblement de terre dans cette ville a détruit notre siège social et principal lieu de création. Nous nous sommes installés à Charleville-Mézières, où nous développons depuis un projet d’ancrage territorial.

À L’Aquila j’avais déjà eu l’occasion d’animer des actions culturelles en prison. Julie Linquette, marionnettiste et auteure associée à la Cie, avait suivi une formation en lien avec la Protection Judiciaire de la Jeunesse. En 2009, nous avons toutes deux pris contact avec le SPIP des Ardennes, qui souhaitait  mettre en place un atelier de théâtre à la Maison d’arrêt de Charleville-Mézières. Nous avons donc proposé un projet au SPIP et à la DRAC de Champagne-Ardenne, qui a été accueilli favorablement. L’association socio-culturelle de la Maison d’arrêt, M.A.R.I.O.N.N.E.T.T.E, a assumé le rôle de porteur de projet.

Nous avons donc démarré une série d’ateliers en lien avec l’expression théâtrale. Nous y abordions le jeu d’acteurs, l’écriture et l’interprétation des textes, mais aussi la mise en mouvement du corps, la respiration et la voix. Deux séances de deux heures par semaine étaient proposées.

À mesure qu’ils prenaient leurs marques dans l’atelier, les participants ont eu envie de fabriquer leur propre pièce de théâtre. Ils ont choisi de partir de la chanson de Renaud, Déconne pas Manu, et de raconter ce qu’avait pu être la vie du personnage principal. Leur récit était une sorte de mise en abyme, puisqu’ils imaginaient que Manu avait fait un séjour en prison.

Le travail d’écriture et de mise en scène s’est par la suite orienté vers un atelier vidéo. En réfléchissant aux possibilités de restitution de l’atelier à l’extérieur, il nous est apparu que la réalisation d’un film documentaire était la solution la plus pertinente.

Les huit participants étaient extrêmement motivés, et déterminés à faire partager leur travail.

Nous avons sollicité Maria Celeste Taliani, une vidéaste qui avait déjà travaillé avec notre compagnie, et qui est venue spécialement d’Italie pour prendre part au projet. Elle est restée deux semaines. Son travail a abouti à la réalisation d’un court-métrage de dix minutes qui témoigne de l’aventure collective. Les participants n’auraient pas vu d’inconvénient à y apparaître à visage découvert, mais l’administration nous a demandé de préserver leur anonymat.

Montré en séance collective à la Maison d’arrêt, le film a également fait l’objet d’une présentation au Musée Rimbaud de Charleville-Mézières, dans le cadre du Printemps des poètes. Les textes des personnes détenues y étaient également exposés. Les visiteurs ont témoigné beaucoup d’intérêt pour cette exposition. Nous avions laissé un livre d’or afin que leurs impressions et témoignages puissent être portés à la connaissance des personnes détenues.

Suite à cela, une  convention a été signée entre la Maison d’arrêt, la Ville de Charleville Mézières et l’Institut International de la Marionnette (IIM), afin de développer des actions au sein de la prison. Il s’agissait de proposer des ateliers de pratique artistique et théâtrale, mais également d’inviter des compagnies à donner des représentations pour les personnes détenues. L’IIM mettait à disposition de la bibliothèque un fond de documents (films, livres) sur l’univers de la marionnette.

L’année suivante, en 2010, l’atelier a été reconduit. À l’origine, le SPIP avait souhaité mettre en place un atelier de théâtre, mais en tant que marionnettiste j’avais à cœur de faire évoluer ma proposition artistique vers une prise en compte de la marionnette.

L’atelier a commencé par une phase de réalisation plastique.

Chaque participant a fabriqué sa propre marionnette à gaine (que l’on anime par en dessous, en y glissant la main). Puis, ils se sont entraînés à  la mise en jeu, à partir d’exercices d'improvisation. Le visionnage de vidéos de captations de spectacles, mises à disposition par l’IMM, a facilité l’acquisition des techniques de bases de manipulation.

Après les premières séances d’initiation, nous avons réfléchi à la création d’un spectacle. Polichinelles d'Europe, d’Alain Guillemin, nous a servi de trame. L’histoire  joue sur un anachronisme : les personnages traditionnels de Polichinelle sont transposés dans la contemporanéité d'un bâtiment de banlieue. Ils cohabitent bien ensemble, mais s’entendent mal avec leur voisinage… En creux, le texte propose une réflexion sur l’enfermement et le rapport à la loi.

Les participants  ont effectué plusieurs lectures à la table et ont répété des mises en situation. Ensemble, nous avons travaillé la scénographie.

Une présentation du travail réalisé a été faite au sein de la Maison d’arrêt.

Contrairement au précédent projet, la restitution de l’atelier n’a pas donné lieu à une captation vidéo. Mais les marionnettes et le castelet (décor de théâtre) réalisés par les personnes détenues ont été montrés dans le cadre de l’exposition régionale Marionnettes en Champagne-Ardenne. Initiée par l’Institut International de la Marionnette, en étroite collaboration avec les compagnies et structures de la région, l’exposition proposait des  installations interactives et ludiques illustrant l’importance de la marionnette dans l’identité du territoire. Elle a eu lieu de novembre à décembre 2011 et a été ensuite proposée dans différents endroits, notamment au Festival d’Avignon.

Nous aurions aimé que quelques-uns des participants puissent assister à l’exposition, mais cela n’a pas été possible. C’est quelque chose qu’il nous faut travailler en partenariat avec l’administration pénitentiaire, car nous pensons qu’il serait intéressant que les personnes détenues puissent venir présenter et défendre le résultat de leur travail devant un public extérieur.

 

 

 

Quel était l’objet de l’atelier en 2011 ?

Alessandra Amicarelli

L’atelier s’est enrichi de l’intervention de Jérôme Angius. Pour des raisons pratiques, nous avons souhaité concentrer notre travail sur les vacances scolaires : trois mois en été et quinze jours à Noel. De fait le groupe était plus compact, et la dynamique de travail plus soutenue. 

L’outil vidéo a été à nouveau intégré au projet. En poursuivant l’objectif de  fabrication de marionnettes et d’écriture d’un texte, nous avons réalisé un film d’animation image par image. Jérôme a proposé une idée, et nous avons travaillé ensemble à son développement.

 

Jérôme Angius

Je suis également marionnettiste. J’anime des ateliers de constructions et de manipulation dans différents lieux : collèges, centres sociaux. Je développe aussi mes propres projets de création, en partenariat avec différentes associations et compagnies.  

À la Maison d’arrêt, j’ai proposé de travailler sur des univers de théâtre en papier. Je savais que nous ne pourrions pas faire rentrer du matériel trop sophistiqué. Des magazines et des journaux, c’était possible.

Les participants ne connaissaient pas l’univers de la marionnette, ils n’avaient pas idée de ce qu’il était possible de faire ensemble.

Dans un premier temps, nous avons favorisé les réalisations individuelles. Chacun a construit son petit théâtre et ses personnages. À l’issue de la séance, ils pouvaient les ramener dans leur cellule et continuer la construction, tout en réfléchissant à des idées d’histoires.

L’élaboration de  scénettes et l’animation fut la deuxième étape. Ce n’était pas évident pour eux de se placer devant les autres et de raconter leur histoire, mais ils ont tous joué le jeu. Petit à petit, nous avons commencé à rassembler leurs idées autour d’un projet collectif.

 

Alessandra Amicarelli

Nous avons choisi de travailler sur les échanges marchands, entre capitalisme et commerce équitable. Il s’agissait de décrire la chaine de production des produits alimentaires, depuis leur récolte par le paysan jusqu’aux circuits de grande distribution, en nous interrogeant sur les abus et les exploitations.

Nous avons travaillé à partir de plusieurs textes, mais celui qui a le plus retenu notre attention est le texte de Roberto Saviano, Gomorra. Dans l'empire de la Camorra. Il parle du crime organisé dans les quartiers à risques de Naples, qui est le reflet d'un ultralibéralisme radical. Nous avons beaucoup discuté de ces thématiques avec les personnes détenues, qui ont ainsi pu se faire une opinion sur le sujet.

 

Jérôme Angius 

Nous aurions pu travailler sur une parole documentaire, ou sur un récit fictionnel. Nous avons choisi une histoire vraie, avec une résonance sociale. C’était une façon de « décloisonner » la pièce dans laquelle nous nous trouvions et d’ouvrir le regard des personnes sur le monde.

À partir du texte de Saviano, nous avons  fait un travail de dramaturgie et de scénographie. Nous avons mis en images  tout le premier chapitre du livre, en nous le réappropriant, en le découpant pour l’adapter aux exigences de la mise en scène.

L’avantage de l’atelier, c’est qu’il propose différentes étapes. Certains participants se sentaient plus à l’aise avec les mots, d’autres avec la création plastique, d’autres encore avec l’animation ou la prise de vue images par images.

C’est ainsi que nous avons fait fonctionner l’équipe, en favorisant la complémentarité. Comme tout cela était nouveau pour eux, nous faisions toujours de petits exercices pour qu’ils puissent comprendre le principe, et  entrer en action.

 

Alessandra Amicarelli 

Nous aurions voulu les associer au montage, mais il était impossible d’apporter de logiciels informatiques. J’ai donc réalisé le montage à l’extérieur, en tenant compte des indications fournies par le story-board.

 

 

À quelle occasion le film a-t-il été montré ?

Jérôme Angius 

Nous sommes revenus présenter le film à la Maison d’arrêt. Tout au long de l’atelier, les participants avaient eu du mal à avoir une  vision claire de ce que pourrait être le résultat de leur travail. C’est au moment de la restitution qu’ils ont vraiment pris conscience de la dimension concrète du projet. Ils ont été très surpris, et très fiers.

 

Alessandra Amicarelli 

Notre film a aussi été montré à l’extérieur, à l’occasion du Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes. Il faisait partie de la programmation alternative proposée par l’association FAit MaisoN.

 

 

Comment les personnes détenues ont-elles réagi à cet atelier ?

Jérôme Angius 

Au début, j’avais un peu d’appréhension. Quel intérêt allaient-ils porter à la marionnette ? Cela semblait si loin de leur univers… Pourtant, ils se sont montrés intéressés, volontaires. L’atelier leur a offert un vrai espace de liberté, à rebours de ce qu’ils avaient l’habitude de vivre en détention.

Leur participation s’effectuait sur la base du volontariat, et ils étaient généralement déjà  engagés sur un chemin de réinsertion. Il n’y a jamais eu d’incidents, de conflits.  Tout le monde convergeait vers le même objectif, avec la même envie.

 

 

Quel sens avez-vous donné à votre action ?

Jérôme Angius

Je voulais les a amener à réfléchir à la meilleure façon de mettre en scène leurs intuitions, en utilisant toutes les formes d’expressions du théâtre et de la marionnette.

Leur montrer comment faire fonctionner une histoire autour d’un objet que l’on a créé de ces mains, même si c’est une toute petite chose. Les  possibilités de narration sont infinies, il suffit de laisser libre court à son  imagination.

La marionnette c’est quelque chose de simple et  de ludique. Au début on essaie, modestement, et cela fonctionne alors  on prend confiance et on étend le dispositif  pour son plaisir.

Il n’y a pas de différences entre le public incarcéré et les autres publics avec lesquels j’ai travaillé. Il y a, comme à l’extérieur, une diversité de personnalités et des savoir-faire, des  bricoleurs, des maladroits, des créatifs et des moins inspirés. Au sein de nos ateliers, il y a de la place pour tout le monde.

La différence vient évidemment du cadre : les contraintes matérielles, le temps carcéral, tout ce qui peut perturber la continuité de l’atelier. C’était une expérience enrichissante que de constater, tout simplement, que l’on peut offrir un espace d’expression et de création à une personne privée de sa liberté.

Professionnellement, cela force a sans cesse se remettre en question, à améliorer sa pédagogie. Comment leur faire comprendre, comment transmettre ? Ce sont les mêmes questions qu’à l’extérieur.

 

Alessandra Amicarelli  

Ce sont toujours des aventures passionnantes. Le vrai défi, c’est de travailler avec les personnes détenues en gardant une exigence artistique forte, sans réduire l’atelier à un  moment occupationnel. Leur faire vivre une expérience qui les bouscule, qui les emmène au-delà de ce qu’elles pensaient possible de faire.

Cela demande beaucoup d’énergie, car parfois la pente naturelle invite à  relâcher l’attention. Mais alors, ce ne serait plus une action culturelle. Malgré tout, il faut garder de la souplesse, sans cesse s'adapter. C’est un défi pour moi et c’est aussi un défi pour les personnes détenues. Mais j’ai remarqué que plus on place la barre haute, plus l’atelier devient important pour eux.

 

 

Quelles sont vos perspectives ?

Alessandra Amicarelli 

Cet été, Jérôme et moi allons proposer un nouvel atelier en binôme. Nous allons intégrer l’atelier marionnette dans le cadre du nouveau projet de création de la Cie StultiferaNavis : Urban Marionnette. Dans ce projet, il s’agit d’interroger la jeunesse et sa place dans l’espace public en transformation et de questionner l’idée du futur des villes. Nous voulons mener un travail en parallèle entre les périodes de résidence dédiées aux répétitions de l’équipe artistique et l’atelier marionnette à la Maison d’Arrêt, en proposant aux détenus des éléments du spectacle pour envisager avec eux une appropriation des thématiques du spectacle.  

 

Jérôme Angius 

Nous allons apporter en atelier des marionnettes que nous avons fabriqué. Et nous réfléchirons ensemble à des chemins possibles d’histoire à inventer à partir d’un objet qui existe déjà.

 

Qu’est-ce qu’on peut construire, qu’est-ce que ça peut raconter, comment rentrer en adéquation entre ce qu’on manipule et ce qu’on raconte ?  Ce sont les pistes que nous continuerons d’explorer avec les personnes détenues.