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Road movie

Grégory Lucilly, réalisateur


Pouvez-vous nous présenter votre projet ?
 
En novembre 2011, mon court-métrage, L’épouse et l’enfant, a été présenté en sélection officielle au Festival du Film de La Réunion.

L’association Zargano, qui coordonne le dispositif Passeurs d’Images sur l’île de La Réunion depuis 2007, m’a invité à venir présenter le film au Centre de Détention du Port. Les personnes détenues y bénéficient d’un régime de détention particulier, qui leur autorise une plus grande liberté de mouvements et d’initiatives.
 
Je garde un très bon souvenir de cette rencontre avec les personnes détenues. Isabelle Cambou, coordinatrice de Zargano, m’a alors proposé d’intervenir dans le cadre d’un atelier de création vidéo.
 
J’ai donc animé cinq séances de trois heures, du 23 au 27 avril 2012. 
 
Au même moment avait lieu la 7° édition du Festival du Film d’Aventure de La Réunion. Pour faire écho à cet évènement, nous avions décidé de reprendre la thématique du film d’aventure.
 
Le propos de l’atelier était de sensibiliser les personnes détenues à l’image par la pratique audiovisuelle. En prenant part à la réalisation d’un court-métrage, elles s’approprient le langage cinématographique de façon empirique, et découvrent l’importance du son, de la lumière et des couleurs, du choix des plans, dans la construction d’un récit filmé.
 
Je voulais que les personnes se sentent libres de s’exprimer et de parler des sujets qui leur tenaient à cœur. Cependant, comme nous avions peu de temps, j’avais préparé la séance en amont et je suis arrivé avec quelques propositions.

J’ai notamment suggéré que nous travaillions sur le road movie. Sous-genre du film d'aventure, le road movie présente l’avantage d’abandonner la dimension sensationnelle du décor au profit d’une quête plus introspective.
 
Mettre en scène une aventure initiatique, au gré des déambulations et des rencontres du héros, permettait aux personnes détenues de raconter leurs propres histoires, par les détours de la fiction.

La topographie de la prison s’y prêtait bien : le Centre du Port est un espace ouvert, avec de grandes allées figurant des routes entre chaque unité de détention.
 
La première séance a été consacrée à l’écriture du scénario. L’un des participants, qui avait déjà une expérience de l’audiovisuel en amateur, a joué un rôle moteur. Force de propositions, il a permis, sans jamais rien imposer, que s’expriment les idées de chacun. L’élaboration d’une histoire commune s’est faite naturellement, sans heurts ni accrocs.
 
J’étais simplement présent pour m’assurer que l’axe dramaturgique soit respecté.
 
Une fois l’écriture du scénario achevée, nous avons consacré la séance suivante à la découverte des différentes techniques de réalisation. Plutôt qu’une présentation théorique, nous sommes partis sur des cas pratiques, avec manipulation de la caméra.
 
Nous avons recréé une scène : une personne entre dans une pièce, puis une autre et enfin une troisième ; elles discutent, bougent dans l’espace, repartent dans des directions opposées. Les participants devaient mettre cette scène en images selon l’angle le plus pertinent. Ensuite, nous visionnions les rushs ensemble et comparions les prises de vue.
 
Le tournage a eu lieu à l’occasion des trois dernières séances. Nous avons été autorisés à tourner dans différents endroits de la prison : le terrain de sport, des cellules, etc.
 
Certains participants voulaient jouer dans le film. D’autres préféraient s’investir sur l’aspect technique : être derrière la caméra ou encore capter le son, diriger les réflecteurs pour prendre la lumière. Malgré tout, nous avons fait en sorte qu’ils apparaissent dans le film, même furtivement, en tant que figurants.
 
L’administration pénitentiaire nous a imposé un certain nombre de contraintes ; les visages des personnes qui ne participaient pas à l’atelier, mais apparaissaient en tant que figurant, devaient être floutés en post production. De même, nous n’avions pas le droit de filmer les installations de sécurité.
Ces contraintes ont finalement été positives car elles nous ont obligés à trouver d’autres façons de filmer. Par exemple, nous souhaitions intégrer des images de vidéo surveillance. Comme c’était impossible, nous avons installé notre caméra en hauteur, pour obtenir un plan en plongée qui donne l’illusion que l’image est captée par une caméra de sécurité.
 
Notre film dure dix minutes. Il raconte l’histoire d’un prisonnier qui se fait exploiter par ces codétenus, et qui finit par s’en sortir après de nombreuses péripéties.
 
Comme nous avions fini le tournage en avance et qu’il nous restait encore du temps, nous nous sommes offert le droit de réaliser un deuxième court-métrage, cette fois-ci beaucoup plus personnel.
 
La personne détenue qui avait eu un rôle moteur tout au long de l’atelier a écrit seule le scénario. Cependant, chaque participant pouvait s’y identifier.
 
C’est une lettre filmée, dont on pressent qu’elle est testamentaire,  et qui semble indiquer que son auteur va se suicider. Au fur et à mesure de la lettre, on comprend que c’est en fait un message d’espoir ; la personne est sur le point d’être libérée de prison, et elle évoque son avenir incertain mais plein de possibles. À la fin, l’auteur laisse la lettre dans la cellule qu’il s’apprête à quitter, pour la personne qui va prendre sa place.

C’est une écriture très intime et belle. Le film a été tourné rapidement, en deux heures, avec deux comédiens.
 
Mon grand regret est de ne pas avoir pu associer les participants au montage, qui demeure une écriture à part entière. Le montage a aussi une dimension pédagogique puisqu’il met en lumière les  erreurs de réalisation.

Malheureusement, cela nécessitait du temps et du matériel supplémentaires. Nous avons donc abandonné l’idée et j’ai effectué le travail de post production chez moi, pendant une semaine.
 
Les films ont fait l’objet d’une projection collective, en présence des personnes détenues, du personnel et de la Direction de la prison, mais aussi du Directeur régional des affaires culturelles.

Ce dernier a beaucoup apprécié le deuxième film. Il aurait aimé, comme nous tous, qu’il puisse être montré à un public extérieur. Mais l’administration pénitentiaire nous a affirmé que la loi interdisait toute diffusion extérieure.
 
 
 
Dans quel cadre s'est déroulé l'atelier ?
 
L’association Zargano a mis à notre disposition le matériel nécessaire : une caméra, des micros,  une perche. Je tiens d’ailleurs à souligner l’implication de  cette association, qui a été très présente tout au long de l’atelier et a permis qu’il se déroule dans les meilleures conditions.
 
L’administration a également facilité mon intervention, en m’autorisant à apporter le reste du matériel dont j’avais besoin et à filmer différents lieux de la prison.

Les surveillants ont fait preuve de bienveillance et de coopération.  La dernière scène de notre deuxième film montre le héros le jour de sa libération. Les surveillants ont accepté de jouer le jeu et lui ont ouvert les portes pour faire comme s'il allait sortir !
 
 
Quelles ont-été les réactions des personnes détenues ?
J’avais déjà travaillé avec d’autres publics. Mon film L’épouse et l’enfant a été réalisé en collaboration avec une classe de quatrième Art et Spectacle.

Ces enfants, en échec scolaire pour la plupart, ont eu un vrai rôle à jouer sur le tournage, puisque chacun a assisté un technicien professionnel sur un poste précis : cadrage, lumière, son, décors, montage, musique, etc.
 
Si je peux faire un parallèle entre ces deux publics, je dirais que dans les deux cas, ils avaient très envie de prendre part à un projet collectif et surtout de se sentir responsabilisés. La responsabilisation est la notion clé.
 
Sur le clap de tournage, les participants avaient inscrit « Prison Prod » ! Cela montre à quel point ils se sont approprié ce projet.

Le plus important est de leur avoir permis de faire leur film, qui leur ressemble et dont ils sont fiers.  J’étais simplement là pour les guider dans les différentes étapes de la réalisation.
 Je voulais que ce moment soit une bulle d’air et je pense que ce fut réussi.

L’administration pénitentiaire n’a pas voulu que nous donnions un DVD du film à chaque participant.

Du coup, j’ai extrait des images du film et les ai imprimées. Ils les ont affichées dans leur cellule, en souvenir de la belle expérience qu’ils venaient de vivre.

Avec certains, des liens se sont créés ; nous nous sommes donnés rendez-vous à leur libération pour que je leur remette une copie du film.
 
 
Quel bilan tirez vous de cette expérience ?
Si l’occasion se présente, j’animerais à nouveau un atelier en prison.
En tant que cinéaste en herbe, j’ai trouvé intéressant de pouvoir accéder à cet univers fantasmé et caché.

Sur le plan humain, ce fut une expérience troublante et forte. Quand il y a une dynamique de groupe, que l’on prend part ensemble à un processus de création, on découvre que l’on peut éprouver de l’empathie et de l’attachement pour des personnes qui ont fait du mal. Cela met en jeu la morale personnelle.