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Questions de regard

Mathilde Mignon et Sylvie Berrier, réalisatrices

 

Pouvez-vous nous présenter l’association et le projet ?

Sylive Berrier

Créée en 1997, l’association Questions de regard est un collectif de professionnels de l’image, réalisateurs, scénaristes, techniciens audiovisuels, photographes, réunis autour de l’envie commune d’être actifs dans le champ social.

L’idée fondatrice est de mettre en relation des personnes qui n’auraient jamais eu l’occasion de se rencontrer, autour d’une élaboration artistique commune.

Le dispositif prévoit une forme de rencontre particulière, qui n’est jamais physique. L’objet cinématographique construit en collaboration fait le lien entre chaque groupe, et la rencontre se matérialise par le travail lui-même.

La distance, l’absence de contact visuel laissent d’avantage de place aux images qui circulent d’un groupe à l’autre : elles interrogent justement sur les « images », les clichés que ces personnes peuvent avoir les unes des autres.

Ces personnes, dont les parcours de vie, a priori, ne sont pas amenés à se croiser, se découvrent des points communs qu’elles n’auraient pas soupçonnés. Nous leur donnons ainsi l’occasion de découvrir des imaginaires différents et de trouver des points de rencontres par-delà ces différences.

 

Mathilde Mignon

Le projet a évolué au fil des ans. Le propos de notre association est de jeter des ponts entre des mondes différents, et nous ne voulions pas rester entre artistes.

Aussi, avons-nous accueilli au sein de notre collectif des professionnels du champ social : éducateurs, enseignants, directeur d’hôpital, psychologues. Ils n’interviennent pas forcément tous sur le terrain (nous travaillons en partenariat avec des éducateurs et des enseignants), mais ils font partie de la vie de l’association. Questions de regards interroge les images toutes faites de l’autre en les confrontant à la complexité de l’être humain. En travaillant sur l’altérité, les personnes impliquées dans le projet sont aussi amenées à s’interroger sur leur propre identité.


Comment le projet à Fleury-Mérogis a-t-il démarré ?

Sylive Berrier

J’avais déjà animé des ateliers de réalisation audiovisuelle avec les mineurs de Fleury Mérogis. Au bout d’un moment, confrontée aux contraintes de l’enfermement, j’avais le sentiment d’avoir épuisé les possibilités de création.

Le  projet associatif de Questions de regard redonnait un sens à la création en prison, par l’instauration d’un lien Intérieur/extérieur.

Dès 1999, nous avons imaginé un atelier qui s’adresserait en parallèle à un groupe de jeunes incarcérés au Centre des Jeunes Détenus (CJD) de Fleury-Mérogis, et à des élèves d’un établissement d’Ile de France. Le projet a été présenté aux éducateurs du CJD, qui l’ont accueilli très favorablement.

 

Mathilde Mignon

Nos partenaires institutionnels ont tout de suite trouvé que cette idée avait du sens.

Aujourd’hui néanmoins, les choses sont moins évidentes. Le lien Dedans/Dehors rencontre un certain nombre de résistances, notamment en raison de ses modalités de mise en œuvre qui s’opposent à une logique sécuritaire. Au-delà des justifications pratiques, ce recul témoigne d’un changement de mentalité de l’administration pénitentiaire mais également des autres partenaires (collectivités, fondations).


Comment s’organisent vos ateliers ?

Sylive Berrier

Nous menons un projet différent par année scolaire. Si le CJD de Fleury-Mérogis fait partie de l’aventure depuis le début, le groupe d’élèves a changé au fil des ans, jusqu’à associer trois classes une année (sur un projet plus ambitieux collège/lycée). Depuis six ans, nous travaillons avec une classe de seconde du lycée Jean Jaurès de Montreuil.

Le projet démarre en octobre. Nous intervenons une fois par semaine à Fleury. Les séances sont moins régulières à Montreuil : nous y allons une fois tous les quinze jours en moyenne.


Mathilde Mignon

Nous nous sommes donné une thématique globale, « notre monde au travail ». Les jeunes développent ainsi leur propre regard sur ce qui est surtout perçu comme un monde d’adultes, et revalorisent leurs projections dans l’avenir.

Cette thématique est abordée sous la forme d'un croisement entre documentaire et fiction. La fiction porte l'imaginaire des jeunes tandis que les recherches documentaires inscrivent le projet dans le concret.

Les groupes sont invités à affiner ce thème pour dégager un sujet plus précis.

Pendant tout le premier semestre, nous laissons émerger leurs idées. En parallèle à l’écriture du scénario, nous proposons des exercices d’éducation à l’image et d’analyse filmique, une initiation aux techniques audiovisuelles, et des ateliers d’écriture.

De Fleury à Montreuil, nous sommes les passerelles : les documents préparatoires au travail font la navette entre chaque groupe, et nous faisons le lien.

 

Sylive Berrier

Il y a un premier mouvement, qui est celui de la transformation de l’idée individuelle en idée commune, au sein de chaque groupe.  Nous trions, affinons, écartons, retenons les idées des participants, qui sont ensuite endossées par le groupe.

Ce passage de l’individuel au collectif n’est possible que si le groupe fonctionne en cohésion, dans l’absence de jugement. Nous veillons à favoriser cette dynamique tout au long de l’année.

Ensuite, il y a un deuxième mouvement qui est celui de la transmission des idées d’un groupe à l’autre, matière du film commun à venir. Il s’agit bien de réaliser un seul et même film. Quand le projet démarre, il n’est plus question de savoir qui a eu quelle idée, et chacun est porteur du projet commun.

Nous proposons de petites consignes de travail qui évoluent et modèlent l’objet dans un va et vient d’un groupe à l’autre : « cadavres exquis » graphiques (sur un rouleau, on cache le premier dessin en ne laissant dépasser qu’un bord, et ce rouleau passe de groupe en groupe), travail autour des légendes d’une photo (un groupe prend une photo, l’autre groupe doit la légender, le premier groupe doit écrire à partir de cette légende) etc.

Le scénario émerge de la mise en discussion des divergences, et de la découverte de préoccupations communes. Nous, intervenantes, avons conscience de ce qu’il est possible de réaliser, mais nous intervenons le moins possible dans le choix du sujet.

Cette année, les jeunes ont choisi de parler des métiers du sport.

Les années précédentes, nous avons travaillé sur la musique, la reconversion professionnelle, l’entretien d’embauche, les métiers de la cuisine.

Chaque année, nous invitons des intervenants à venir parler de leur profession : cette année, un kinésithérapeute d’une célèbre équipe de football a rencontré les lycéens et les jeunes détenus.

 

Mathilde Mignon

Ce qui fait sens, c’est le travail en train de se faire. Au final, c’est le film qui reste et qui est montré. Pourtant, tout le travail préparatoire, le dialogue par la circulation des textes et des images, la façon dont s’opèrent les choix, sont autant d’éléments déterminants que personne ne voit.

Nous  avons déjà envisagé de travailler sur les traces du travail, par la réalisation d’un documentaire radio par exemple. Mais nous manquons de temps pour mettre en œuvre ce projet. Nous sommes investies dans  toutes les étapes du projet : l’animation des ateliers, la production, la recherche de financements, les réunions de travail avec nos partenaires de la PJJ, de l’Administration pénitentiaire et de l’Education nationale.

 

 

Comment se passent les tournages ?

Sylvie Berrier 

Nous sommes attentives à ce que le tournage implique les deux groupes de la façon la plus fluide possible.  Il  ne s’agit pas de partager les tâches, ni de répartir les scènes en fonction du groupe qui en est à l’origine.

Encadrés par des techniciens professionnels, les jeunes manipulent la caméra, l’éclairage, l’enregistreur son, la perche, le clap…de son, éclairage et clap. Dans la mesure du possible, ils jouent dans le film.

Nous avons cependant l’obligation de préserver l’anonymat des jeunes détenus. Il nous arrive donc d’embaucher des comédiens extérieurs qui sont dirigés par les jeunes.

Quand leur envie de jouer est très forte, comme c’est le cas cette année, nous inventons des dispositifs pour contourner l’interdiction de montrer leurs visages. Ils portent des masques, ou des capuches, des costumes.

Nous attachons beaucoup d’importance à tourner autant de scènes à Fleury-Mérogis qu’à Montreuil. Nous construisons des décors qui dessinent une continuité entre les lieux. À l’écran, pas de dissonance entre les scènes tournées en prison et celles tournées à l’extérieur, mais l’impression d’un même espace intégré.

Le film  que nous avons réalisé l’année dernière, Je voulais être, met en scène un réalisateur qui fait passer des castings. Pour l’occasion, nous avions construit un décor de maison de production, que nous installions aussi bien à Fleury-Mérogis qu’à Montreuil. Seul un spectateur averti, attentif aux modulations des sons et de la lumière, peut remarquer que le film a été tourné dans deux lieux différents !

 

Mathilde Mignon 

Cette année, nous avons mis au point un procédé intéressant : nous intégrons au film des séquences animées, réalisées en atelier avec Luc de Bainville de l’association Cinétic. Un travail de bande son particulier à ces images est aussi fait par les jeunes.

Les jeunes s’impliquent aussi dans le travail de post production. Nous proposons un  stage de montage dans chaque groupe, au moment des vacances scolaires.

Mêlant documentaire et fiction, prises de vues réelles et images animées, nos films sont toujours très atypiques

Nous clôturons chaque atelier par des projections au cinéma Le Méliès de Montreuil, avec lequel nous sommes en partenariat.

 

 

Quelle est votre place au sein de la prison ?

Mathilde Mignon

Cela fait dix ans que nous sommes présentes à Fleury-Mérogis. Nous sommes les premières surprises d’une telle longévité ! Autour de nous, les surveillants, les personnes détenues, mais aussi les équipes de Direction ont maintes fois changé. Cela  facilite notre travail, car nous sommes reconnues et nous savons comment procéder.