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Musées de Rouen : expositions et conférences

Sophie Rousselet, responsable du service des publics des Musées de Rouen

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? Comment est-il né ?

En fait, nous avons monté deux types de projets en prison.catalogue de l'exposition  Les musées de Rouen étaient déjà intervenus à la Maison d'arrêt de Rouen grâce à la rencontre en 2007 avec Agnès Albin, chargée de mission Culture/Justice.

Marie Pessiot, Conservateur en chef, chargée du musée Le Secq des Tournelles, avait présenté l'exposition "La fidèle ouverture ou l'art du serrurier" à un groupe d'hommes et à un groupe de femmes.

En 2008, Laurent Salomé, Directeur des musées de la Ville de Rouen, conservateur en chef, avait présenté l'exposition "Mythologie de l'Ouest dans l'art américain, 1830-1940", du musée des Beaux-Arts.

Ces deux thématiques me semblaient pertinentes pour une intervention et relativement faciles à aborder. Ce furent de belles rencontres, des échanges fructueux.

Un  deuxième projet, au Centre de détention de Val-de-Reuil, a vu le jour grâce à Mme Eisele, coordinatrice du BTS AG PME PMI. Un étudiant en BTS AG PME PMI nous a sollicités en 2008 pour son projet d'exposition "Sous le soleil des Indiens".

Plusieurs rencontres au centre de détention, dans les salles de cours du BTS, ont permis de le conseiller dans l'organisation d'une démarche d'action culturelle et dans la réalisation de l'exposition.

Nous avions une programmation culturelle au sein du musée pour l'exposition "Mythologie de l'Ouest", et j'ai demandé à deux intervenants, Caroline Bélan, professeur à la faculté et David Kidman, cinéaste, s'ils étaient partants pour une intervention bénévole en prison.

Et donc, deux rencontres, une conférence et une présentation d'un film ont eu lieu à des dates différentes, ouvertes à l'ensemble des détenus. La dernière rencontre a été le jour de la présentation de l'exposition.


Quelles ont été les modalités pratiques de la mise en œuvre de ces projets ?
À la Maison d'arrêt, la mise en place de l'activité n'a pas été simple : la salle qui nous avait été allouée, la Chapelle, était située à un carrefour avec beaucoup de passage.

Tous les flux de personnes s'effectuent par cet endroit. Il y avait tellement de bruit que j'avais cru qu'on faisait des travaux juste à côté !

Il était important pour moi que ce soient les commissaires des expositions, en l'occurence les conservateurs des musées, qui présentent l'exposition aux détenus, et ils ont été tout de suite partants pour ce projet, cela a été une vraie démarche.

Cependant, une fois le projet monté, date arrêtée, thématique choisie, il faut comprendre les contraintes de la maison d'arrêt. Par exemple, on ne sait jamais combien de personnes assisteront finalement à la présentation, etc.

Je n'étais jamais venue dans le lieu prévu, ni même en prison d'ailleurs. Il faut rentrer dans cet espace carcéral, qui est tout sauf neutre, attendre entre deux sas, etc.

Cette expérience s'est révélée à bien des égards très riche, très forte humainement. Dans son ensemble, la rencontre avec les détenus a été enrichissante et quelques-uns en particulier ont montré un vif intérêt, posant des questions pertinentes, voulant poursuivre la discussion.

Mais ces projets ne peuvent fonctionner que si des personnes de bonne volonté à tout niveau (SPIP, Maison d'arrêt, agents de surveillance, etc) ont compris l'importance de faire des projets ou des actions culturelles en milieu carcéral et ont réussi à faire passer l'envie aux différents agents en prison pour que cela se fasse concrètement.

Vous perturbez l'organisation de leur travail. Dans toutes les interventions, nous n'avons eu aucun problème grâce au travail d'Agnès Albin. Il est indispensable d'avoir une personne référente pour ces types de projets.


Quelles sont les autres difficultés que vous avez rencontrées ?
Tout l'enjeu est de trouver un thème qui «accroche» les personnes incarcérées sans tenir un discours simpliste.


Comment l'envie de reconduire ce type de projet en 2010 vous est-elle venue ?
affiche de l'exposition

Agnès Albin m'a de nouveau sollicitée au moment où nous étions en pleine préparation d'une exposition exceptionnelle, "Une ville pour l'impressionnisme : Monet, Pissarro et Gauguin à Rouen", au musée du Beaux-Arts (4 juin - 26 septembre 2010).

Pour cette exposition, une programmation riche et variée a été proposée pour tous les publics.

Parallèlement, le musée de la Céramique préparait "Émaux atmosphériques, la céramique «impressionniste»".

Ces deux expositions sont inscrites dans le festival Normandie impressionniste qui a un rayonnement très important sur la Haute-Normandie,  ayant bénéficié d'une grande campagne presse, etc.

C'était important que l'actualité des musées de Rouen puisse faire écho en prison. Jeanne-Marie David, chargée de mission pour l'exposition "Une ville pour l'impressionnisme", était partante pour cette expérience. De même qu'Audrey Gay-Mazuel, conservateur commisssaire de l'exposition "Emaux atmosphériques".

Avant notre rencontre, les détenus ont été informés de notre venue par le biais de plaquettes et d'affiches données à Agnès Albin. Les présentations des expositions ont eu lieu les 22 juin et 6 juillet 2010 en prison, auprès d'une vingtaine d'hommes. Cette fois, nous avions accès à une salle de classe.


Quel type de réactions les activités ont-elles suscité ?
Le public a été extrêmement attentif, vivement intéressé. Certaines personnes ont suivi les deux conférences. Elles ont posé des questions très pertinentes, sans a priori, toujours justes et vraies. Cette franchise était intéressante pour les conservateurs aussi. Un échange fort riche a suivi la conférence.


Selon vous, quels bénéfices les participants en ont-ils retirés ?
C'est très difficile à évaluer, mais je sais qu'ils nous ont beaucoup remerciées. 

À la fin de notre intervention, nous avons laissé à chacun des détenus le numéro de la revue Connaissance des Arts consacré à l'exposition ainsi que des cartes postales représentant des œuvres des musées. Nous avons également déposé un catalogue de l'exposition à la bibliothèque de la Maison d'arrêt.

Même si je n'ai pas fait d'évaluation du ressenti des participants, je pense que cette expérience inhabituelle a constitué une parenthèse qui leur a permis de s'éloigner de leur univers quotidien, qui est dur, hyper violent, surtout à la Maison d'arrêt (j'ai trouvé le Centre de détention plus humain).

Toutefois, ce n'était qu'une goutte d'eau. Je crois tout de même profondément en l'importance de la beauté, de l'art : ça vous grandit.

Les détenus ne peuvent voir les œuvres qu'à travers des reproductions sur diapositives, comme dans un séminaire en quelque sorte, mais je crois qu'ils ont quand même réussi à basculer dans autre chose pendant ces quelques minutes (environ 1h30).

Vivre une expérience différente est toujours enrichissante. Certains étaient clairement déçus que ça soit déjà fini.

Peut-être que d'autres ont ressenti moins de choses. Notre intervention a été «anecdotique» mais essentielle. Les intervenants extérieurs ouvrent une fenêtre lorsqu'ils se déplacent en détention.

Dans ce cas, c'était une fenêtre sur l'actualité de la région (que les personnes détenues suivent à la télévision, à la radio, dans les journaux). C'était important de partager.

Parmi les autres personnes impliquées dans le projet , je n'ai eu pour l'instant que le retour d'Agnès Albin, chargée de mission Culture/Justice, qui était très contente. Comme tous les projets, celui-ci est lié à une rencontre.

Avec Agnès Albin, nos façons de voir les choses se rejoignent sur de nombreux points. Les relais sont indispensables à tout projet, quelque soit le type de public visé. Pour moi, il est important qu'un musée réponde à toutes sortes de demandes ; par la rencontre et l'échange, le projet se construit et évolue.


Quel bilan global pouvez-vous tirer de votre expérience ?
Le bilan est très positif, mais l'intervention en milieu carcéral est particulière et c'est ce qui me rend frileuse à la mise en place d'une convention avec la Ville et la maison d'arrêt, par exemple. Ou alors, il faut une convention très large.

En effet, tout le monde ne peut pas aller en prison, il faut une certaine sensibilité, et être capable de dépasser ses peurs pour entrer.

Il me paraît important que rien ne soit obligatoire. Il faut qu'il s'agisse d'une décision mûrie, que cela reste une démarche personnelle. L'intervenant doit se sentir à l'aise, sinon ce n'est pas la peine. C'est une démarche qui est loin d'être neutre. Il faut que l'action entreprise ait du sens.

Personnellement, je suis très heureuse d'avoir mené ce projet, car contrairement aux conférenciers ou plasticiens de mon équipe, d'habitude je ne suis pas en contact direct avec le public.

J'ai eu l'impression que la rencontre avec les personnes incarcérées justifiait tout ce qu'on fait au Service des publics des musées. Je me suis entendue dire : "C'est pour ça que je travaille". Ça me redonne de l'énergie. Les détenus n'en croient pas leurs yeux que vous soyez venu jusqu'à eux.

Ce public se rend compte du moment différent que vous lui faites vivre et vous recevez beaucoup en retour. Je ressens la même chose quand je travaille avec l'association Les auxiliaires des aveugles ou avec des crèches.

Ce sont de vrais moments intenses de partage qui donnent le sens le plus fort à ce qu'on peut proposer.


Quel est l'avenir de ce projet ? Quelles seraient les personnes ressources à contacter pour mener à nouveau ce projet, dans d'autres contextes ?
Ce projet est encore en cours d'élaboration. À l'avenir, j'aurais envie de faire venir aux musées des personnes en liberté conditionnelle.

La personne ressource est Agnès Albin, chargée de mission Culture/Justice. Elle organise en septembre 2010 des rencontres régionales autour des projets culturels en prison. Il y a aussi la DISP de Lille et la DRAC Haute-Normandie qui ont prévu une journée d'échanges le 5 octobre 2010.