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Musées de Normandie

Bilan projet musée de Normandie - SPIP Calvados 2010
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Mathilde Besnard, Coordinatrice des actions culturelles et artistiques de la Ligue de l’enseignement du Calvados pour le SPIP Calvados

 

Pouvez-vous présenter votre projet ? Comment est-il né ?

En 2006, le SPIP du Calvados, avec l'aide de la mission Culture/Justice, a contacté le musée de Normandie (et le musée des Beaux-arts de Caen) pour réfléchir à un partenariat visant à maintenir le droit à la Culture des personnes placées sous main de Justice dans les établissements pénitentiaires caennais (Maison d'Arrêt et Centre Pénitentiaire).

Cette volonté de se rapprocher des deux principaux musées de la Ville de Caen, découlait de la politique culturelle engagée par le SPIP depuis plusieurs années et qui tend, encore aujourd'hui, à appliquer au plus près les principes définis dans les différents protocoles et circulaires servant de cadre au développement culturel en milieu pénitentiaire.

Afin de mettre en place des projets culturels de qualité, associant des partenaires locaux, le SPIP a, au fur et à mesure des années, développé de nombreux partenariats avec des associations ou structures culturelles du territoire.

Après avoir travaillé en priorité un partenariat avec la bibliothèque d'agglomération autour du développement de l'accès au livre et à la lecture (finalisé par une convention tri-annuelle en 2007), le SPIP du Calvados a souhaité prendre contact avec les musées de la Ville de Caen afin d'étudier les possibilités de projets autour du Patrimoine (approche historique, accès aux œuvres, histoire de l'art...).

Plusieurs réunions de travail ont été organisées avec les intervenants des différentes structures. Une visite des établissements pénitentiaires fin 2006 (accueil par le gradé formateur du CP pour une journée de formation sur le monde carcéral) a eu lieu afin de répondre aux questions que ce genre de projet peut susciter chez les intervenants.

Musée de Normandie : le Logis des Gouverneurs

Ensuite deux séances « test » ont été organisées (une pour chaque musée) afin de :
- mieux connaître les conditions d'intervention en prison pour les agents des musées
- donner aux agents du musée l'occasion de juger véritablement s'ils souhaitaient réellement intervenir auprès de détenus
- évaluer l'intérêt des détenus pour ces propositions
- adapter les propositions au public concerné (en terme de contenu, de déroulé, de temps).

Après ces deux expériences et plusieurs réunions de travail, les musées et le SPIP ont choisi d'aller plus loin en proposant des animations ponctuelles en 2007 et 2008, ce qui a permis d'arriver à la signature d'une convention de partenariat  en faveur du développement d'actions culturelles entre la ville de Caen (le musée des beaux-arts et le musée de Normandie), le SPIP14, la MA et le CP de Caen en 2009.

La signature de cette convention a permis d'inscrire ce partenariat dans la durée et de développer fortement les projets menés avec les musées en détention (MA quartier Hommes et Femmes et CP).

Chaque année, les partenaires se réunissent pour faire le bilan de la programmation de l'année écoulée (évaluation qui porte sur la réalisation effective de projets, leur déroulement, la façon dont ils ont été perçus par les intervenants, les détenus, les personnels pénitentiaires). La mission Culture/Justice et la DRAC y sont conviées.

Depuis 2007, le musée de Normandie a proposé de nombreuses  actions d'accompagnement autour des collections du musée et des expositions temporaires (conférences, animations pédagogiques, atelier de pratique artistique en lien avec le patrimoine).

Musée de Normandie : affiche de l'exposition sur la pierre de Caen

Exemple de projet  réalisé en 2010 (référencé dans la banque de projets) : Projet « Pierre de Caen ».

Permettre à des détenus du Centre Pénitentiaire de Caen de participer à l'actualité culturelle locale à travers la découverte  des expositions temporaires du Musée de Normandie.

Le projet "Pierre de Caen" s'est déroulé d'avril à octobre 2010  au Centre Pénitentiaire au moyen de conférences,  et atelier de pratiques artistiques (atelier de taille de Pierre). Le projet se terminera par l'organisation d'une sortie culturelle au Musée de Normandie permettant à un groupe de  participants du CP de visiter l'exposition : "La pierre de Caen, des dinosaures aux cathédrales".

Objectifs du projet :
- rendre possible l'exercice du droit à la Culture des PPMSJ
- sensibilisation au Patrimoine local
- information sur les structures culturelles locales
- échanges et rencontres avec des professionnels de la Culture et du Patrimoine
- favoriser le lien Dedans/Dehors (repères temporels)
- permettre aux participants d'exercer leur créativité en les initiant à la taille de pierre (réalisation par chaque participant d'une sculpture en pierre de Caen en vue d'une œuvre collective)
- apport de connaissance sur la pierre de Caen et son utilisation
- préparation à la sortie par la mise en place d'une sortie culturelle au musée.

Musée de Normandie : Tailleurs de pierre, détail gravure Abside de l'église Saint-Pierre de Caen.-1852

Ce projet a touché une vingtaine de détenus environ (7 modillons ont été réalisés et installés en sculpture contemporaine). 5 participants vont aller visiter le musée le 5 octobre prochain.

L'œuvre réalisée sera exposée en détention et à l'extérieur. Les retours des participants sont très positifs. Ce type de projet  leur permet non seulement de découvrir l'histoire du patrimoine local  (beaucoup  ne sont pas originaires de la région) mais aussi de mieux visualiser et appréhender la ville qui les entoure et dans laquelle ils seront peut-être amenés à se réinsérer.

L'atelier de pratique artistique autour de la taille de pierre de Caen leur a permis d'aborder différemment, de manière plus expérimentale,  cette spécificité du Patrimoine Normand.

Cet atelier leur a permis d'exprimer leur créativité  et de faire appel à leur imagination et savoir-faire. Par la création artistique, ils ont pu bénéficier d'un espace d'expression unique en détention et au vu de la qualité de l'œuvre réalisée, d'une revalorisation de leur estime personnelle, souvent très fragilisée.

 

Quels sont les objectifs ?

Les objectifs visés ne seront pas les mêmes pour la Maison d'Arrêt  et le Centre Pénitentiaire de Caen. 

À la maison d'arrêt, l'objectif  des interventions du musée sera  plus une sensibilisation aux questions de Patrimoine en essayant d'éveiller la sensibilité et la curiosité des personnes détenues.

Cela permet aussi d'apporter une connaissance de l'existence du musée de Normandie qui est souvent inconnu ou peu connu des détenus (même caennais).

En effet, le fonctionnement de la Maison d'Arrêt, le turn-over des détenus (moyenne du temps d'incarcération : 3 mois), les locaux et les conditions d'incarcération ne sont pas réellement propices à un travail plus en profondeur.

Au Centre Pénitentiaire, il est possible de travailler sur du moyen-long terme avec les détenus et il est important de mettre en place des actions qui s'inscrivent dans la vie culturelle du lieu où se trouve la prison.

La particularité du centre pénitentiaire est qu'il se situe en plein cœur de la ville de Caen, il est donc important pour le SPIP de créer le maximum de lien avec la ville car il en fait partie intégrante. De plus,  proposer des activités en lien avec ce qui se passe à l'extérieur et si possible au même rythme permet de « garder en éveil » les détenus « longues peines » et d'éviter la perte de repères.

L'ensemble des projets menés par le musée de Normandie ont donc comme fil rouge l'actualité du musée avec pour objectif de permettre aux détenus de bénéficier de la même offre culturelle que le tout public au même moment, de leur permettre d'avoir accès aux œuvres et aux collections et de rencontrer des professionnels de la culture et du Patrimoine.

Pour le SPIP, les objectifs en ce qui concerne les actions culturelles sont à la fois « d'ouvrir la prison », de donner « accès à la culture ».

La Culture est aussi un outil pour permettre, entre autre, l'épanouissement personnel et la resocialisation des détenus. Le domaine du Patrimoine (et surtout celui du Patrimoine local et régional comme nous l'abordons avec le musée de Normandie) est particulièrement intéressant à développer car il permet aux détenus (souvent originaires d'autres régions de France) de mieux se situer et de mieux appréhender la ville qui les entoure, de renouer avec la mémoire collective et de préparer leur sortie.

Environ 30% des détenus incarcérés au CP de Caen vont s'implanter dans le Calvados à leur sortie (essentiellement des très longues peines avec période de sûreté, assez âgés à leur sortie, n'ayant plus de liens familiaux et interdiction de retourner dans la localité où les faits ont été commis).

Musée de Normandie : vue de l'exposition sur la pierre de Caen

Quel type de réactions vos projets suscitent-ils ?

Les actions mises en place par le Musée de Normandie au Centre Pénitentiaire de Caen suscitent toujours des réactions très positives comme en témoignent les bilans transmis par les participants  : 
extraits des bilans suite aux conférences et projet pierre de Caen proposés en 2010 :

«  les conférences du musée de Normandie m'ont permis de connaître Caen et ses constructions et de pouvoir mieux me repérer. »

«  l'atelier sculpture m'a plu, j'ai découvert le métier de tailleur de pierre et la pierre de Caen que je ne connaissais pas alors que les bâtiment du CP sont en pierre de Caen. »

« j'ai apprécié de pouvoir apprendre la technique de la sculpture avec l'intervenant extérieur et d'avoir la liberté dans le choix de la pièce à réaliser. Je ne pensais pas être capable de sculpter une pierre de cette taille et j'en retire une certaine satisfaction. »

«  l'enthousiasme et les connaissances de la dame du musée m'ont plu ainsi que de focaliser sur Caen. Comme je fais des études d'histoire, ces conférences sont un bon complément. »

«  j'apprécie beaucoup les conférences car elles sont bien documentées, les explications sont très bonnes et le support de photos permet de bien visualiser les bâtiments et les spécificités de l'architecture. »

«  ces conférences sont un moment de rencontre entre gens de bonne compagnie (rare au CP). C'est un enrichissement de l'esprit et la mise au repos de ce dernier, du souci de l'enfermement. »

«  les sujets abordés sur Caen m'ont plu et la très grande compétence de la conférencière. Sortant en novembre, je continuerai ce type d'activité dehors. »
extraits des bilans d'une sortie culturelle au musée de Normandie en février 2010 :

« Découvrir le passé est toujours enrichissant cela aide à comprendre des situations inconnues personnellement »

« l'accès à la Culture est important, c'est bien lorsqu'elle rentre en prison, c'est mieux lorsqu'on peut aller à sa rencontre. La culture reste une expression de l'homme et une telle sortie prépare également à la réintégration sociale (contact avec la guide, navigation dans des lieux publics, la possibilité d'aborder des œuvres comme n'importe qui), ce sont des éléments important pour se sentir à l'aise dehors, c'est une autre sorte de réinsertion, très positive pour nous. Le contact avec la guide, à l'aise avec nous , est très appréciable. »

« j'ai un peu stressé dans le bus, mais cela m'a permis de m'intégrer parmi le monde et pareil au musée. J'ai découvert plein de choses d'histoire que je ne connaissais pas. »


Quelles sont les difficultés que vous rencontrez dans la mise en œuvre de ces projets ?

Les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre des actions proposées par le musée de Normandie sont les mêmes que pour tous les autres projets culturels : le manque de locaux adaptés, le manque de matériel  (obligation de négocier avec l'unité locale d'enseignement l'utilisation d'une salle de classe équipée du matériel vidéo nécessaire donc d'être tributaire de créneaux horaires imposés), la difficulté de toucher un public non acquis, les problèmes de communication en interne, la superposition des activités...


Quel bilan global pouvez-vous tirer de votre expérience ?

Musée de Normandie : Déesse-mère, statue en pierre calcaire  Saint-Aubin-sur-Mer (Calvados) fin du Ier s. après J.-C.

Le bilan est très positif pour le Centre Pénitentiaire. Le fait de créer une sorte de parcours annuel comprenant des conférences, des ateliers de pratiques artistiques et des visites  permet d'aborder de nombreux sujets liés au patrimoine de manière théorique ou plus empirique (monuments, savoir-faire, histoire locale...).

Le taux de fréquentation aux projets du musée est à chaque fois en augmentation. La qualité des interventions et la personnalité de la médiatrice culturelle du musée de Normandie face aux détenus n'y sont pas étrangers.

Ces projets permettent d'agir à la fois en terme d'apport culturel mais aussi en terme de développement et d'épanouissement personnel, de mise à distance des effets de l'enfermement, de création d'un espace d'expression et de questionnement sur la société, de réinvestissement du temps de détention, de re-socialisation...

Ils permettent aussi de rattacher le détenu à sa citoyenneté en recréant du lien avec la collectivité (mémoire collective, patrimoine historique commun...).

Pour la Maison d'arrêt, l'objectif de sensibilisation est atteint pour les participants mais c'est toujours décevant par rapport au nombre de détenus souhaitant participer aux conférences (une soixantaine d'inscrits pour 10 places seulement).

Cela laisse parfois l'impression d'un « saupoudrage culturel » sans assurance qu'il y ait un réel déclic en terme de curiosité culturelle.

Il est important de préciser que l'ensemble des projets mis en place sont travaillés de manière concertée entre le SPIP et le Musée et que cela permet le bon déroulement des projets.

Jusqu'à maintenant les conférences et les visites sont proposées gratuitement par le musée pour les détenus. Le SPIP ne prend donc en charge que le coût des intervenants extérieurs pour les ateliers de pratiques artistiques. Sans cette gratuité, nous ne pourrions pas proposer autant de rendez-vous dans l'année.

De plus, le patrimoine étant un vaste domaine, il n'est pas rare que le musée de Normandie soit associé à d'autres projets culturels (proposés par la bibliothèque de Caen, ou d'autres structures). Le  musée intervient alors pour faire un éclairage historique autour du projet proposé.

Les musées de Caen sont, avec la bibliothèque d'agglo, les principaux partenaires du SPIP du Calvados. Le fait que les mêmes médiateurs interviennent depuis plusieurs années en détention facilite maintenant la mise en place des projets (ils ont une bonne connaissance du fonctionnement pénitentiaire et sont mieux reconnus par les personnels de surveillance).


Pensez-vous que ce projet pourrait être mené à nouveau dans d'autres contextes ?
Ce type de partenariat me semble envisageable partout ailleurs. La proximité géographique entre le musée et les établissements pénitentiaires concernés me semble être un élément facilitateur ainsi  que la politique tarifaire du musée.

Il est important aussi de veiller à ce que les médiateurs des musées impliqués soient prêts à intervenir en détention et capables d'animer des ateliers de manière originale (pas trop académique).

L'étape « formation et adaptation des intervenants » me semble incontournable pour élaborer un partenariat concerté de qualité. L'accompagnement du SPIP lors des interventions me semble aussi primordial pour le bon déroulement des actions et le suivi des projets (coordinateur culturel ou CIP référent).