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Light painting

Laurent Pantaléon

 

Pouvez-vous nous présenter vos actions ?

J’anime des ateliers d’éducation à l’image et de jeux autour du média vidéo, dans des lieux éloignés de l’offre culturelle (villages reculés, structures d’accueil pour personnes handicapées, prison).

J’interviens au Centre de détention du Port à Saint-Denis depuis plusieurs années. En avril 2012, j’ai proposé des séances de light-painting à un groupe de huit personnes détenues pendant quatre jours. 

 

Qu’est-ce que le light-painting ?

Light painting signifie peindre avec la lumière. Dans une pièce plongée dans l’obscurité, nous traçons des dessins dans l’espace au moyen d’une lampe spéciale. Un appareil photo réflexe capture la scène. Le dessin lumineux reste visible sur le cliché obtenu, comme le tracé d’un crayon blanc sur un fond sombre.

De grands artistes, comme Picasso et le photographe Gjon Mili, utilisaient cette technique. C’est une forme d’expression poétique, qui nécessite un matériel peu couteux et donne un beau résultat.

Cependant, c’est une technique relativement difficile à maîtriser. Elle nécessite une bonne coordination des mouvements et un respect scrupuleux du temps de pause. De fait, pour une photographie réussie, il y en a beaucoup de ratées !

 

Comment s’est déroulé l’atelier ?

J’ai d’abord expliqué le principe aux personnes détenues. L’objectif n’était bien sûr pas de réussir du premier coup, mais de s’exercer jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant.

Lorsqu’il nous semblait tenir un concept intéressant, nous essayions de l’exploiter au mieux. Plusieurs personnes intervenaient dans la composition d’un même tableau : l’une dessinait un poisson par exemple, une autre une canne à pêche, une encore un arbre.

Mais il fallait faire en sorte que les différentes sources lumineuses n’interfèrent pas les unes avec les autres. Nous élaborions une mise en scène, en délimitant une portion d’espace pour chacun.

L’autre difficulté est que la lumière ne laisse de trace que sur la photo... Il faut donc prendre un point de repère dans l’espace pour réaliser un dessin qui respecte les proportions. Contrairement à un film, s'il manquait un plan ou un élément de décor, nous devions tout recommencer.

Plus les participants gagnaient en confiance et en habileté, plus notre dispositif se sophistiquait. En Light-painting, les photos réussies sont les plus construites, ce qui exige beaucoup de temps et de méticulosité.

Au final, parmi toutes les photos prises, quinze ont vraiment retenu notre attention. Certaines sont figuratives et d’autres expérimentales. Je pense par exemple à cette photo ou les détenus ont tiré des traits de lumière d’un point à l’autre du cadre, comme les dédales d’un labyrinthe.

Les détenus arrivaient chaque matin en atelier après une intense nuit de réflexion. Ils avaient donc plein d’idées. Pour gagner du temps, je partageais l’espace en deux, et deux participants effectuaient leurs dessins en parallèle. Parfois, nous cassions le duo pour le recomposer autour d’éléments intéressants à associer.

L’atelier de Light-painting se déroulait en parallèle à un atelier d’écriture animé par Christian Jalma, alias « Pink Floyd ». Les détenus imaginaient des formes d’écriture poétiques pour illustrer leurs photos à l’aide de collages de mots découpés dans des revues. Les mots étaient associés et réassociés selon le principe du cadavre exquis. Certaines phrases étaient absurdes, d’autres joliment poétiques. 

 

Quelle diffusion ont eu ces photographies ?

Une restitution des deux ateliers a eu lieu au sein de l’établissement, sous forme d’expositions. Le Directeur Régional des Affaires Culturelles en personne est venu y assister.

Nous avons organisé la présentation en nous inspirant des décorations de fêtes populaires. Les photographies, imprimées en format A1, ont été suspendues à une corde qui traversait la pièce. Elles ressemblaient à des petits fanions. Quand on s'en approchait, on pouvait lire les légendes.

Nos photos étaient tellement vivantes, belles, intrigantes, que le Directeur Régional  a souhaité les exposer à l’extérieur, bien que ce n’était pas prévu.

 

Quelles ont été les réactions des personnes détenues ?

Les participants ont tout de suite adhéré à la simplicité et à la poésie du dispositif. L’atelier était irrigué par une réflexion philosophique. Je l’avais intitulé : « C’est dans le noir que l’on voit la lumière ».

En plein jour, on ne distingue pas la lumière d’une lampe ; c’est dans l’obscurité qu’elle prend tout son sens. Dans la situation de d’enfermement qui est la leur, l’atelier avait vocation à leur apporter un moment de répit, une source de chaleur.

La réflexion était aussi plus générale. Quels sont ces oripeaux qui nous aveuglent et nous masquent les vraies sources de lumière ? Comme Christophe Colomb, qui échangeait des éclats de verre contre des pièces d’or, ne devrions-nous pas être attentifs à la vraie lumière, au lieu de courir après ce qui brille ? De tout cela, nous avons beaucoup discuté ensemble.

Il y avait une émotion particulière que je n’ai jamais retrouvé dans d’autres ateliers. J’ai l’habitude de travailler avec des personnes détenues, souvent elles parlent fort, jouent les gros bras. Or, étrangement, dès que la lumière s’éteignait, elles se mettaient à chuchoter et faisaient preuve d’une extrême déférence les unes à l’égard des autres. Dans l’obscurité, réunis par la photographie que nous composions ensemble, nous étions bien plus attentifs et courtois qu’en plein jour, où chacun joue un rôle, occupe son territoire. En prison le lion et le guépard ne se parlent pas ! En atelier de Light-painting, tout était empreint de sérénité, les gestes étaient plus précis, plus méticuleux. Nos photos s’en ressentent. Et la magie a continué d’opérer même lorsque nous avons rallumé la lumière, car notre complicité est restée intacte.

 

Pouvez-vous nous parler de vos autres ateliers ? 

L’association Zargano est attentive à ce que ses intervenants diversifient leurs propositions artistiques. De fait, j’alterne des temps d’ateliers et des temps de recherche, afin de sans cesse renouveler le contenu de mes interventions.

Je propose des jeux avec l’image, souvent au moyen de logiciels.

Par exemple, j’ai animé un atelier de VJing : il s’agit d’une performance multimédia réalisée en temps réel. On crée des boucles vidéo en manipulant des images et du son, à l’aide de logiciels. Nous avons aussi construit des lipdub. Le découpage des séquences, l’adéquation entre les mouvements et le son permettent d’initier les participants de façon ludique à la grammaire cinématographique.