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Lettres intimes

Zoé Liénard, réalisatrice

 

Pouvez-vous nous présenter le projet ?
Depuis sa création en mai 2007, l’association Les Yeux d’IZO développe des activités autour de la promotion du cinéma documentaire.

Les professionnels de l’image membres de l’association animent des ateliers auprès de publics variés.  Au travers de ces rencontres, nous souhaitons transmettre notre passion pour l’outil vidéo, afin que les gens s’en emparent et réalisent leurs propres productions.

Du 15 au 22 décembre 2008,  j’ai animé un atelier de réalisation audiovisuelle au Quartier des femmes de la Maison d’arrêt de Poitiers.

La  MJC Aliénor d’Aquitaine, qui coordonne le dispositif Passeurs d’Images en Poitou-Charentes, a eu l’initiative de cette activité,  et Colin Péguillan, intervenant pédagogique et artistique, s’est joint à moi pour encadrer l’atelier.

En quatre  séances de travail, il s’agissait de faire découvrir à ces femmes les différentes étapes de la création filmique : l’écriture, le travail sur l’image et le son, le tournage.
Nous souhaitions nous inscrire dans une démarche documentaire.

Or cela n’allait pas sans complications ; nous avions pour consignes de ne pas montrer les visages des détenues ni la vie quotidienne de la prison. Comment, dès lors, parler de soi et de sa situation d’incarcération? C’est Colin qui a eu l’idée de la lettre filmée.

Par ce biais, nous tissions un lien entre l’intérieur et l’extérieur, et permettions aux personnes détenues de s’affranchir du lieu.

Nous avons fait une première réunion de présentation. Neuf femmes étaient présentes.

Il s’agissait de déjouer les idées reçues sur le documentaire, et d’en donner une image plus intime, plus proche des préoccupations personnelles.

On associe souvent le documentaire au reportage télévisé, à la grande fresque historique ou environnementale.

On le pense didactique et informatif, alors qu’il peut aussi s’écrire à la première personne, et rendre compte d’une réalité générale par le prisme d’une situation particulière.

Nous avions choisi de montrer des courts-métrages et des extraits de films illustrant cette idée : Autobiographie de 1928 d’Isabelle Taveneau ; Afriques : comment ça va avec la douleur de Raymond Depardon ;  Si bleu, si calme d’Eliane La Tour (réalisé à la prison de Paris La Santé).

Les séquences avaient été choisies en raison de leur travail formel, des procédés développés pour filmer  des  espaces d’enfermement.

C’est le cas du film de Depardon, qui  a recours à des plans panoramiques  à 360°.

Les participantes ne connaissaient rien à la  vidéo. Pour les y initier en douceur, nous leur  avons proposé un court exercice. De la même manière que l’écriture consiste en un travail sur le mot et la sonorité, la réalisation filmique est le travail de l’image et du son.

Nous avons montré trois fois le même extrait très court (2 minutes) du film d’Eliane Latour.

La première fois,  nous avons demandé aux personnes présentes de décrire « l’ambiance » de la séquence, le contenu, les sensations. La seconde fois, elles devaient se concentrer sur les images (plans fixes ou mouvements, plans larges ou serrés, couleurs dominantes, rythme …).

Enfin, au troisième visionnage, nous leur demandions de prêter attention aux sons (voix off ou directe, ton et volume, musique, bruits d’ambiance…).

Ce type d’exercice met en lumière toutes les ressources que le réalisateur peut mobiliser pour créer son film et exprimer son message.

Les participantes ont trouvé que les films montrés étaient tristes. Cependant, elles ont été sensibles au fait que le documentaire puisse ressembler à de la fiction. Elles étaient surprises « qu’on ait le droit » d’écrire un documentaire à la première personne.

Elles se sont toutes montrées plutôt intéressées par l’atelier.

De notre côté, nous souhaitions simplement leur présenter le dispositif, sans rien imposer.

Quand nous sommes revenus quinze jours plus tard, elles n’étaient plus que deux. Des aléas propres à la détention expliquaient la défection des autres participantes ; nous avons appris que de vives tensions opposaient deux groupes de femmes, qui refusaient de travailler ensemble.

Les deux femmes présentes étaient en quelque sorte des « électrons libres » au sein de la prison. Elles n’appartenaient à aucune bande, mais partageaient la même cellule et étaient très complices. La plus âgée, Andrée, avait soixante ans, et la plus jeune Nadia quarante-cinq ans.

Le fait qu’elles soient si peu nombreuses s’est révélé être une chance. Nous étions dans la configuration idéale pour leur offrir le meilleur accompagnement: deux participantes, deux intervenants, deux caméras.

D’autant plus que nous n’avions que peu de temps devant nous : en quatre séances de deux heures, nous devions écrire, filmer, enregistrer les sons. Le montage, nous le savions, ne pourrait pas se faire à l’intérieur.

La première séance a été consacrée à l’écriture du scénario. En tenant compte des contraintes de la lettre filmée, et en s’appuyant sur les exemples d’expression filmique précédemment montrés, nous les avons interpellées sur ce qu’elles avaient envie de montrer et de raconter.

La consigne était de s’adresser à l’extérieur, depuis leur situation de détenue ; pour le reste, elles étaient absolument libres. La lettre pouvait être fictive, destinée à une ou plusieurs personnes, appartenir à n’importe quel genre.

Elles ont toutes les deux choisi d’écrire à un proche, en parlant d’elles même de façon très franche, très frontale, sans passer par les détours de la fiction.

Nadia a écrit à son fils une lettre qui est un hymne à la liberté.  Andrée a livré un témoignage d’amour à son fils et son premier mari décédés, ainsi qu’à son deuxième mari.

Chacune a pris une feuille et a commencé à coucher sur le papier les idées telles qu’elles lui venaient. À la fin de la séance, nous nous sommes donnés rendez-vous la semaine d’après. Pendant ce temps, elles ont continué à écrire dans leur cellule.

Leur complicité les a aidés à persévérer dans ce travail  émotionnellement bouleversant. Andrée a beaucoup encouragé son amie, qui  n’aurait peut-être pas eu la force d’aller jusqu’au bout si elle avait été seule.

Nous avons été touchés de constater qu’elles avaient vraiment joué le jeu, et revenaient vers nous avec des textes denses. La deuxième séance a permis d’affiner les textes, de procéder à des retouches pour gagner en rythme, en fluidité.

Nous avons commencé à réfléchir à la façon de mettre leurs mots en images.
Elles ont manipulé le matériel de tournage pour se familiariser avec son utilisation et  apprendre à coordonner texte, lumières et mouvements.

Nous avons constitué des binômes (une participante et un intervenant) et avons évolué dans la prison pour choisir les prises de vues : la cour, la bibliothèque, etc.
Les deux dernières séances ont été consacrées à l’enregistrement des voix et au tournage.

L’enregistrement ne fut pas la partie la plus évidente. Il n’est jamais facile de lire son propre texte, surtout quand il est aussi intime, et d’entendre sa voix.

Ce fut malgré tout un vrai moment de création. C’est à cette occasion, je pense, qu’elles se sont vraiment emparées de leurs textes, en procédant aux dernières corrections pour qu’il sonne bien.

L’écoute a donné une dimension concrète au projet : il ne s’agissait plus de mots couchés sur le papier, mais d’un texte en mouvement, avec un rythme, une adéquation aux images.

De fait, elles ont choisi avec soin des images  pour illustrer leurs mots.

Dans la cour, il y avait  une fresque peinte, à côté d’un cerisier. Le temps était gris et pluvieux. C’est cette image qu’a choisi Andrée, l’association des couleurs vives de la fresque et de la boue jonchant le sol, pour illustrer sa vie en prison, entre détresse et espoir.

En jouant  avec les symboles, elles nous ont montré qu’elles avaient parfaitement compris les codes de l’écriture filmique.

Nous voulions vraiment que ce soient elles qui soient derrière la caméra, même si leur technique n’étaient pas parfaite,  leurs gestes encore hésitants. Leurs lettres étant un élan vers l’extérieur, elles avaient à cœur de montrer, par opposition,  l’enfermement dans lequel elles se trouvaient.

Elles se sont inspirées de la technique de Depardon et ont filmé des plans à 360°. La circularité, la  répétition des images, rend compte de l’aspect clos du lieu.

Par manque de temps et de moyens, j’ai dû effectuer le montage à l’extérieur. Nous ne pensions pas, au début, réunir leurs deux lettres au sein d’un même film.

Au montage cependant, j’ai noté des similitudes qui m’ont donné envie d’entremêler leurs deux voix. Il fallait trouver un ordre juste, pour ne pas simplement juxtaposer les séquences.

Il était très important qu’elles valident ce choix, c’est pourquoi nous sommes revenus leur montrer l’avancement du montage. Elles l’ont approuvé. Le film s’appelle « Le Mal de vivre », il dure sept minutes.


Quelles ont été les réactions des deux participantes ?
Le dernier jour, nous avons recueilli leurs impressions. Elles étaient heureuses du moment de liberté que leur avait offert l’atelier. La lettre filmée avait été, pour elles, une «  sortie virtuelle », une projection avec l’extérieur.

En filmant la prison, elles avaient cessé de subir le lieu ; elles pouvaient agir dessus, le mettre en scène, le faire parler.

Après le travail de post production, nous sommes venus leur montrer le film sur grand écran, juste pour elles deux.
Ce jour-là, elles ont voulu le voir plusieurs fois. 

Au premier visionnage, elles découvraient le résultat de leur travail et étaient dans l’émotion brute. Jusqu’à présent, elles n’en avaient vu que des morceaux, les rushs, les voix enregistrées ;  il existait maintenant en tant que produit fini, avec une narration.

Ensuite, elles ont voulu le décortiquer, porter dessus un regard critique.

Le  film était leur choix du début à la fin : leurs images et leurs mots, leurs prises de vue et leurs voix !
Elles étaient très fières.


Comment avez-vous vécu cette expérience ?
C’était une très belle expérience. Comme nous n’étions que quatre, la relation a tout de suite été forte. Je découvrais deux personnes en même temps qu’un univers qui m’était étranger.

Je retiens surtout un vrai moment de création partagée. Quelque chose qui les impliquait intimement, et que pourtant nous partagions ensemble.
C’est ce que j’apprécie dans le documentaire ; les « sujets » des films en sont aussi des auteurs.
Je regrette juste que cela ait été si court.