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Lettres filmées

Ingrid Gogny, réalisatrice

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

Mes interventions en milieu pénitentiaire remontent à plusieurs années. Le dernier projet auquel j’ai pris part date de 2005.

Avant cela, j’avais déjà été invitée à venir présenter certains de mes films, des court-métrages de fiction et un documentaire, dans les établissements pénitentiaires de Marseille, de  Rouen et de Bretagne.

Aussi, lorsque le Pôle Image Haute-Normandie m’a demandé d’animer des ateliers vidéo en prison, j’ai tout de suite accepté.

J’entretiens une relation très étroite avec le Pôle Image. Avec eux, j’ai mené toutes sortes d’actions :  expertise, formation, ateliers. Je me sens proche de leur philosophie.

Je suis donc intervenue au Centre de détention du Val-de-Reuil, en 2004.

Notre référent du Pôle Image souhaitait que nous réalisions un film de fiction. Michel Delgado, scénariste, travaillait avec les participants à l’écriture du scénario.  Je prenais ensuite le relais pour superviser la mise en scène et le tournage.

Nous étions conscients des contraintes que l’environnement carcéral faisait peser sur l’activité : peu de moyens financiers et matériels, un lieu unique pour les prises de vues, l’interdiction de montrer les visages. À partir de là, il nous fallait faire un film qui fonctionne. Dès le début, il fut décidé que ce serait une œuvre collective, et non la somme de projets individuels.

L’histoire, de l’avis des détenus, n’est pas crédible. Ce sont pourtant eux qui l’ont imaginé. Ce sont deux hommes qui se croisent : l’un rentre en prison, l’autre en sort. Ils se jaugent, échangent, livrent leur témoignage. Le premier est dans le déni de sa culpabilité. Il ne sait pas ce qui l’attend, il est à la fois naïf et inquiet. Le second est blasé ; il a tout vu, et ne croit plus en rien. Il est sans ressources car ses maigres revenus ont servi à indemniser les victimes. Ses parents sont morts pendant sa détention et il n’a pas pu assister à leur enterrement. Chacun illustre l’état d’esprit particulier d’un « arrivant » et d’un « sortant » de prison. Leur face à face offre un  aperçu saisissant de ce que la prison peut changer et détruire chez un homme.

Nous n’avions pas proposé aux participants de faire un film sur la prison. Mais eux y revenaient toujours. Ils voulaient sans arrêt en parler, comme un besoin de vider leur sac, de laisser s’exprimer leur colère vis-à-vis de leurs conditions de détention. Certains aussi se sentaient un devoir de témoignage, et souhaitaient, à travers le film, interpeller la société civile.

Quand le scénario a été achevé, j’ai  pris la suite de Michel Delgado pour la partie technique. La distribution des rôles s’est faite de façon naturelle et équilibrée. Un des participants avait une présence charismatique à l’écran, un autre se débrouillait plutôt bien ; tous deux ont joué les rôles principaux. Les autres participants sont passés derrière la caméra.

Le film s’appelle Les Mains libres.

L’année suivante, accompagnée de Fabrice Tempo, réalisateur, j’ai à nouveau animé un atelier vidéo au Centre de détention du Val de Reuil. Cette fois ci, nous avons proposé aux personnes détenues de réaliser des films individuels. Il n’était plus question de fiction : par le biais de la lettre filmée, chacun devait pouvoir s’exprimer librement, de façon personnelle. Fabrice et moi voulions nous mettre au service de leurs histoires.

Une première réunion a permis de présenter les spécificités de la lettre filmée. Nous avons fait une sorte de « brainstorming » pour mettre en commun les idées.

Le point de départ d’une lettre, c’est le choix du destinataire. En fonction de la personne à laquelle on s’adresse, on développe son propos différemment. Selon qu’il s’agisse d’une lettre d’amour, d’une lettre à un proche ou d’une lettre administrative, il y a des codes à respecter.

Après la première séance, nous avons individualisé le travail. Chaque participant a écrit sa propre histoire, en prenant conseil auprès des autres. Comme nous étions deux intervenants, nous pouvions être disponibles pour un accompagnement individuel  sans pour autant délaisser le reste du groupe.

Les interventions avaient lieu tous les quinze jours, pendant six mois. Cette temporalité particulière empêchait que se tisse un lien de continuité. Chaque séance demandait un temps de réadaptation. Pour moi aussi, c’était dur replonger dans l’univers carcéral. Sur le parking jusqu’à la porte de la prison, mes semelles semblaient de plomb. L’atelier aurait sans doute gagné à être plus concentré dans le temps ; nous y aurions trouvé une meilleure dynamique.

Je n’ai plus de souvenirs précis de chaque lettre, mais certaines m’ont marqué. Celle de Joao par exemple. Je revois la salle où nous l’avons filmé tandis qu’il jouait de la guitare. Capverdien, il avait été emprisonné pour une broutille qui avait mal tournée. Son témoignage était poignant. Sa vie avait basculé sur un concours de circonstance, une mauvaise décision. Et il ne comprenait toujours pas ce qui lui était arrivé. Il semblait doux, et extrêmement malheureux.

À son contact, j’ai vraiment pris conscience de ce qu’est un drame. La plupart des personnes détenues ne discutent pas le fait d’être en prison ; elles acceptent d’avoir joué et d’avoir perdu. Joao n’avait pas un parcours délinquant, et sa présence dans ce lieu était presque absurde. Il était loin de chez lui. Sa lettre s’adressait à sa famille. Il y parlait de son pays, de musique, du paradis de son enfance, avec une nostalgie toute particulière, propre à sa culture.

Nous l’avons filmé avec sa guitare, et comme nous ne devions pas montrer son visage, nous nous concentrions sur ses mains.

Sans possibilité de filmer les personnes, nous disposions de peu de matériaux pour construire les lettres. Nous faisions des montages avec des photos que nous donnaient les participants. Certains nous « commandaient » des images que nous allions  filmer à l’extérieur. Je me rappelle qu’une des personnes nous avait demandé des images de nature, de routes, de champs de colza. Je n’ai, en revanche, pas de souvenir de sa lettre.

Je me rappelle par contre de celle de Stéphane : c’était une lettre coup de poing. Il avait souhaité l’adresser à l’administration pénitentiaire.  Il était en colère, et il réglait ses comptes.

Nous n’avons pas cherché à édulcorer son message. Notre rôle, c’était d’être au service de son propos quel qu’il soit, de l’organiser,  de le mettre en forme. Cette absence de censure de notre part a déplu à l’administration pénitentiaire.

 

 

À quelle occasion ces films ont-ils été montrés ?

Les films n’ont jamais été montrés à l’extérieur. Ni celui de Stéphane, évidemment, ni les autres.

Ce fut un coup dur. Nous avions fait les choses en toute bonne foi, dans le respect des règles fixées par l’administration pénitentiaire qui devaient permettre, nous avait-elle dit, d’envisager une diffusion extérieure.

Quel sens donner à une lettre qui n’atteint jamais son destinataire ? Le fait que leurs lettres filmées restent « lettres mortes » a été très décevant pour les détenus.

Les films ont cependant été présentés en interne, en présence des personnes détenues, de référents de l’administration pénitentiaire et du Pôle Image. J’ai bien compris, en m’y rendant, que l’on me reprochait le film de Stéphane.

 

 

Qu’est-ce qui a retenu votre attention à l’occasion de ces ateliers ?

Les personnes condamnées pour de longues peines portent un regard aiguisé sur les gens et les choses. Il était toujours intéressant de recueillir leur point de vue.

En prison, les rapports sociaux sont plus francs, ils ne s’embarrassent pas de superflu.

Avec nous intervenants, les personnes détenues étaient brutes de décoffrage. Elles allaient à l’essentiel. Et c’était très bien comme ça.

Un jour avant mon intervention, un surveillant m’a donné une alarme. Ce n’était pas habituel. Dès ce moment et malgré moi, mon regard a changé. J’ai envisagé pour la première fois la possibilité d’un danger. Cela a mis comme un trouble dans des relations qui avaient jusque-là été directes et vraies.

 

 

Si cela vous était proposé, reconduiriez-vous cette expérience ?

Je ne sais pas. Pour le moment, j’ai besoin de me consacrer à mes projets de création. Peut-être pourrais-je l’envisager, sous certaines conditions.

 

Quelques temps après ma dernière intervention au Val-de-Reuil, j’ai été contactée pour animer un atelier d’analyse filmique au Quartier mineurs de la Maison d’arrêt de Rouen. Cette expérience a été très dure. Avec les personnes détenues pour de longues peines, j’avais rencontré une intelligence de vie, une humanité rare. Là, c’était  tragique : j’étais en présence de gamins paumés, sauvages,  dangereux par leur absence de réceptivité et de repères. Toujours agités, incapables de se poser, de regarder dans les yeux. Il était quasiment impossible d’établir un contact avec eux. J’ai ressenti un profond sentiment d’impuissance et d’inutilité. Je me suis dit que je n’aurais plus la force de porter ce type de projet.