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Le monde cannibale

Hervé Coqueret, cinéaste et artiste plasticien


Pouvez-vous nous présenter votre projet ?
Tout est parti d’une proposition de Sophie Auger et de Peggy Pecquenard du Micro Onde – Centre d’art contemporain de l’Onde à Vélizy-Villacoublay, d’animer un atelier de création artistique à la Maison d’arrêt de Bois d’Arcy. J’ai tout de suite accepté. 

J’ai demandé à faire une première visite afin de confronter à la réalité l’idée que je me faisais de la prison. 

Je devais aussi découvrir le cadre matériel pour définir plus précisément mon projet. Les contraintes matérielles se sont révélées plus importantes que ce que j’imaginais.

Je disposais d’une pièce seulement, alors que je pensais qu’il me serait possible d’évoluer dans tout l’établissement et de filmer ce que je souhaitais.

Je n’avais pas d'idée arrêtée, je voulais que le projet puisse évoluer au contact des personnes détenues. 

J’ai concentré le travail sur un temps court (dix jours) pour ne pas perdre le lien et garder la mémoire de ce qui se vivait d’une séance à l’autre.

J’ai défini une proposition artistique qui a été envoyée à un groupe de personnes détenues préalablement sélectionnées par l’administration pénitentiaire.

Une douzaine de personnes était présente à la première rencontre (puis huit par la suite).

J’ai présenté mon travail d’artiste, qui associe étroitement pratique plastique et cinéma. Je leur ai dit que j’avais fait deux courts-métrages et que je travaillais à la réalisation d’un long métrage. 

Ils ont tout de suite exprimé le désir de jouer dans un film. J’ai modéré leur enthousiasme en expliquant qu’il était compliqué de tourner avec des comédiens non professionnels, sans décors.

Il m’a paru important, face à leur « fantasme » de cinéma, de montrer qu’un film nécessite une préparation, beaucoup de travail, des moyens techniques. 

Toutefois, nous pouvions rester à la périphérie du cinéma, en utilisant ses codes et son langage.

Mon idée était de travailler à la réalisation d’une maquette, un décor réduit en papier et carton. J’imaginais ensuite filmer les corps, les voix et les mains s’affairant à la construction. Mettre en scène leurs gestes me plaisait d’avantage que de montrer leurs visages.

Je sais par expérience que pour que l’alchimie fonctionne, tout le groupe doit être physiquement occupé.

La première étape fut la construction de la maquette.

Ils ont eu l’idée de construire un centre-ville, une place principale vers laquelle toutes les artères convergent et où les gens se rencontrent.

C’était une belle métaphore de leur situation, la prison comme carrefour, où se croisent des gens de tous horizons. C’était aussi une brèche vers un extérieur. Une idée simple et belle. J’ai apporté carton, papier, scotch, pistolet à colle.

J’ai même été autorisé à venir avec des cutters, à condition de les compter avant et après la séance.

 

Quelles ont-été les réactions des personnes détenues ?

Au début, ma proposition a provoqué des réticences. Quelques-uns ont dit « on retombe en enfance, c’est un travail d’écolier ». Je les ai encouragé, je me suis montré enthousiaste pour qu’ils le soient aussi.

Rapidement, ils se sont pris au jeu et ils ont pris beaucoup de plaisir à découper des formes, à ajouter des éléments, à déployer la construction.

Il n’y avait pas de scénario, ni d’anticipation du résultat. Ce fut un développement complétement empirique.

Tandis que nous construisions, une idée en appelant une autre, notre ville a pris forme : gare, immeubles, réseau routier, enseignes, arbres – et aussi des vaches, un ange, un chapiteau de cirque !

    

 

Je ramenais de plus en plus de carton, ainsi que des magazines. J’ai eu de belles surprises en constatant que certains continuaient à travailler, le soir, dans leur cellule.

Bientôt, notre centre-ville était devenu une métropole tentaculaire : les trois quarts de la pièce en étaient remplis. Je filmais leur travail, en me concentrant sur leurs gestes. Puis j’ai pris des photos.

Parfois ils prenaient des pauses, et parfois je les saisissais sur le vif;  d’abord de dos, puis de profil, et enfin de face.

Je n’avais aucune idée de la façon dont j’allais exploiter ces clichés. Les huit premiers jours ont été dévolus à la construction.

Puis, j'ai demandé à chacun d’écrire un texte. Les deux derniers jours, je les ai filmé dans notre ville de papier tandis qu'ils racontaient leur histoire. Ils ont parlé du projet, ont imaginé l’histoire d’un habitant de la ville. C’était un peu d’eux-même qu’ils parlaient.


Quel a été le résultat ?

Le  film, que j’ai monté en dehors de la prison, dure 10 minutes. Il existe en DVD. J’ai proposé à Micro Onde d’éditer un livret d’une quarantaine de pages qui regroupent les photographies prises pendant l’atelier. Sur certaine, les personnes détenues apparaissent à visage découvert.

J’ai recueilli auprès de chacune d’entre elles une autorisation de cession de droit à l’image. Cela a pris un peu de temps car un des participants était sorti de prison entre temps.

J’ai intitulé le projet « Bienvenue chez les cannibales » parce que c’est avec cette phrase que les huit participants m’ont accueilli lors de notre première rencontre.

Qu’est devenue notre ville ? Le dernier jour nous l’avons démontée, et détruite. Un surveillant qui aimait bien notre travail en a gardé un morceau. Je suis vraiment heureux qu’ils aient accepté, simplement, de se défaire de ce que l’on avait mis huit jours à construire. Cela prouve bien que le plus important, c’était l’expérience que nous avions vécu ensemble, dont le film est là pour témoigner.