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"Le fantôme de l'Opéra" en Ciné-Concert

Entretien avec Pierre Durand, musicien

 

Pierre Durand : guitare, effets, sample

Richard Bonnet : guitare, effets, sample

 

Un concert live original à deux guitares joué pendant la projection du film Le fantôme de l'Opéra (1925) à la maison d’arrêt de Nanterre. Richard Bonnet et Pierre Durand, musiciens tous terrains et passionnés de cinéma, dépoussièrent le genre du ciné-concert par le biais des musiques actuelles.

 

Quelle a été votre motivation de départ ?

Jouer utile. Parce que la récidive peut aussi s’éviter si un détenu voit son horizon s’élargir.

 

Quelles ont été les principales étapes de mise en œuvre ?

Il s’agissait d’une manifestation ponctuelle et non le fruit d’un travail sur le moyen-long terme comme un atelier ou un stage par exemple. Les seules mises en œuvre pratiques consistaient pour nous à présenter et faire écouter notre projet, puis à venir jouer avec le matériel adéquat.

Quels ont été vos partenaires principaux ?

Notre contact a été l’association Léo Lagrange qui assure la programmation en milieu carcéral : Julien Maréchal, coordinateur pour toute l’Île-de-France et Yasmina Khadraoui pour la maison d’arrêt de Nanterre.

 

Quels financements avez-vous sollicité ?

Aucun, nous étions rémunérés par l’association Léo Lagrange.

 

Comment le film a été choisi ?

Yasmina Khadraoui de l’association Léo Lagrange a choisi le film Le fantôme de l'Opéra (1925), version de Rupert Julian avec Lon Chaney, le comédien aux mille visages. C'était un choix très ambitieux : le film dure longtemps pour un noir et blanc muet, une heure trente. Pour rappel, il traite d'une personne vivant recluse dans des caves, anciennes cellules et autres chambres de torture… C'était culotté de le programmer pour des détenus.
 

Quel sont les points forts du projet ?

C’est un projet moderne, actuel et original qui s’adresse à tous. Il est à la fois familier aux prisonniers (musiques actuelles) et en même temps il les sort de leurs habitudes car les propositions artistiques contiennent des éléments nouveaux pour eux.

Il est aussi léger en termes d’installation et de coûts : il s’agit d’un duo avec guitares, effets et sample. Nous sommes venus avec tout le matériel, seuls le projecteur et l’écran étaient fournis par la maison d’arrêt de Nanterre.

 

Comment s’est passé l’échange avec les détenus ? Comment vous êtes-vous positionné ?

Nous avons abordé la chose très simplement et naturellement : nous avions en face de nous un public comme un autre. 

Dans la pratique les choses sont différentes bien sûr : les détenus ont été impressionnants d'attention tout en étant extrêmement spontanés. Ils régissaient au quart de tour en éclatant de rire ou en commentant ce qu’ils voyaient ou entendaient. J’ai été impressionné de voir à quel point ils étaient attentifs à la moindre interaction entre image et musique. Certains détenus ont même cru entendre un clin d'œil musical à « Heat » de Michael Mann !

L’échange a été simple, cordial, chaleureux, avec de l’humour et de l’enthousiasme.

 

Quel a été le résultat ?

Et bien pari réussi ! Il y avait plus d’inscrits que de personnes finalement autorisées à assister au concert (pour des raisons de sécurité et de manque de personnel encadrant).

Ce ciné-concert les a surpris, intéressés. Nos échanges d'après concert étaient passionnants. Ils découvraient tous, sans exception, la forme du ciné-concert. A certaines remarques et questions posées après la projection, certains voyaient un film en noir et blanc pour la première fois de leur vie.

Nous leur avons expliqué que selon l'angle de vue, on pouvait faire dire tout et son contraire à une image. Ainsi, le fantôme de l'Opéra pouvait être rendu sympathique et victime ou au contraire repoussant et bourreau, pour cela il nous suffisait de jouer une musique apaisante ou agressive. Cette façon de faire les a intéressés, leur a permis de prendre du recul face à leur propre condition. La modernité de la musique a joué également dans leur réceptivité.

Des détenus nous ont dit que, désormais, ils pourraient aller voir un ciné-concert programmé dans une salle ou dans un cinéma une fois dehors. L’un d’eux nous a dit : « Franchement, je connaissais pas, je pensais que ça allait être prise de tête, pas pour moi. Maintenant j’ai vu et je pourrai en voir avec plaisir quand je verrai que ce sera affiché quand je serai dehors ». Ce qui est le plus formidable des compliments : cet événement les a sortis de leur quotidien et leur a permis de se projeter de façon positive dans l'avenir, hors les murs…

 

D’autres retours marquants ?

 « Vous devriez faire de la musique zapping comme pour les dessins animés. Vous avez jamais joué sur des Bugs Bunny ? » (Excellente idée que nous avons retenue)
« Ce serait bien si on pouvait en faire un nous aussi de ciné-concert ».

 

Comment a réagi l’établissement pénitentiaire ?

Très bien, le personnel des deux établissements pénitentiaires ont été très bienveillants et accueillants, et ce, malgré le manque de personnel. Le personnel était aussi curieux de voir les concerts que les détenus.

 

Quelles sont vos perspectives ?

Nous souhaiterions recommencer cette expérience et pourquoi pas préparer un ciné-concert avec les détenus. Pour cela nous nous baserions sur notre expérience de musiciens de musique improvisée. Là aussi, nous avons compris que ce type de concerts peut s’appliquer n’importe où en France, où l’accès à la culture « live » est difficile.