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L’envers des images, décryptage télévisuel

Michaël Leclere, réalisateur


Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

 

Je suis scénariste et réalisateur, spécialisé dans le clip vidéo. Dans le cadre du dispositif Passeurs d’Image, je propose des actions pédagogiques et ludiques qui abordent tout l’univers technique de la vidéo et du son (tournage, montage, mixage), mais aussi l’écriture et la  mise en scène.
Mes interventions prennent des  formes variées, en fonction des publics auxquels je m’adresse : jeunes en MJC, personnes âgées, usagers de centres sociaux…

Durant l’été 2011, j’ai animé un atelier de décryptage télévisuel au Quartier mineurs du Centre pénitentiaire du Havre. La PJJ avait sollicité le Pôle Image Haute-Normandie pour mettre en place une activité culturelle pendant la période de vacances scolaires, afin que les jeunes ne soient pas désœuvrés.

Mon atelier avait donc une dimension ludique mais aussi une vocation pédagogique. Il s’agissait d’amener les adolescents à porter un regard lucide et critique sur leur « meilleure amie »  en détention : la télévision.

La trame de mon intervention était définie à l’avance, mais restait flexible pour s’adapter à leurs envies. Conscient qu’ils pouvaient se démotiver facilement, je voulais m’appuyer sur des sujets qui les intéressent.  

L’accroche, pour la première séance, fut d’aborder un thème que je connais bien et qu’ils connaissent aussi : le clip de Hip Hop. J’ai mis en parallèle l’école « strass et paillettes » du Hip Hop américain, avec le rap conscient, à travers l’exemple de Médine. Ce rappeur, originaire du Havre,  écrit des morceaux intelligents et engagés, dans lesquels  il exhorte la jeunesse à penser par elle-même.

Sa musique a trouvé un écho chez les jeunes qui pourtant ne le connaissaient pas, car leurs goûts, leurs habitudes de consommation, leurs idées parfois sont conditionnés par des phénomènes de mode dont ils n’ont pas conscience.

Ce constat et cet exemple précis m’ont permis d’aborder une multitude d’autres sujets de société, pour lesquels je proposais des pistes de réflexions et dont nous discutions ensemble.
Dans le même temps, je leur donnais des bases de sémantique visuelle, afin d’outiller leur réflexion sur les images.

Nous avons travaillé sur l’envers du décor des reportages télévisés. Comme beaucoup de spectateurs, ils avaient une thèse, un sentiment immédiat et parfois peu critique sur les programmes. Je leur apportais un regard dissonant, une sorte d’antithèse. Ainsi, ils étaient en mesure de construire leur propre synthèse.

Citant en exemple l’émission Zone Interdite, je leur expliquais le principe du montage détourné. Les médias sont censés diffuser des informations neutres, hors c’est tout le contraire. On remarque ainsi que des reportages sur la délinquance sont diffusés en période électorale, parfois illustrés par des images venues d’autres pays. Les images de la télévision ne sont pas la réalité, ce sont des images d’illustration.

Il n’était pas question pour moi de verser dans la polémique ou la théorie du complot. L’idée était de les amener à s’interroger, en tenant compte de la complexité des phénomènes et de la nécessité d’avoir une pensée nuancée.

Ils avaient une grande exigence de vérité, n’aimaient pas être dupés.

Même sans avoir les outils sémantiques pour décrypter les images, ils avaient souvent eu l’intuition que la réalité montrée était une réalité tordue. Ils venaient de région parisienne pour la plupart. Leur cité avait souvent fait l’objet de reportages ; ils disaient ne pas reconnaitre à l’écran le lieu dans lequel ils vivaient.

La synthèse leur appartenait. Je n’avais pas parole d’évangile ; ils pouvaient  me contredire, mais toujours en étayant leur position. Ainsi je prenais un malin plaisir à leur montrer des choses qu’ils n’aimeraient pas, comme certains courts-métrages français, pour les amener à argumenter les raisons de leur rejet.


Comment se déroulaient les séances ?

Chaque séance durait deux heures et demie, un temps relativement long pour des adolescents réputés rencontrer des difficultés de concentration. Nous ne faisions pas de pause, mais je m’arrangeais pour les laisser sortir plus tôt. Les  éducateurs m’avaient conseillé de ne pas être trop strict sur les horaires.

J’intervenais deux demi-journées par semaine. À l’avenir, je pense qu’il serait préférable pour la dynamique de travail de bénéficier de séances tous les jours.

En début de séance, j’annonçais le sujet et donnais quelques éléments de présentation. Ensuite, j’étais littéralement assailli par leurs questions. Vifs, curieux,  ils passaient sans cesse du coq à l’âne, mais nos échanges étaient très vivants ! Je me rappelle d’une séance consacrée  au fond vert d’incrustation, qui nous a amené à parler de la mort de Ben Laden!

L’analyse de l’image s’appuyait sur le visionnage d’extraits de films, et sur de petits exercices pratiques avec la caméra.
Par exemple, j’improvisais une interview sur le modèle de l’émission Téléfoot. Un participant  jouait le journaliste, un autre le footballeur ; il faisait l’éloge du PSG et descendait en flèche l’Olympique de Marseille. Je faisais un montage et montrais une séquence qui restituait l’exact contraire de ses propos.


Pour montrer comment les  différentes valeurs de plan impactent le message, je demandais à chaque participant de filmer son camarade. En jouant sur le cadrage, ils devaient en donner une présentation neutre, imposante, menaçante, etc.
Ces jeux avec la caméra devaient donner lieu à une restitution en interne.  

Au début, la perspective de se filmer leur plaisait bien. Mais assez vite ils ont été déçus par le résultat ; les images d’eux même n’étaient pas aussi belles qu’ils l’auraient souhaité, elles ne flattaient pas assez leurs égos. Ils n’ont plus eu envie d’apparaitre dans une restitution filmée.

Nous avons cherché d’autres formes d’expressions pour qu’ils puissent garder quelque chose de l’atelier.  Finalement nous avons écrit et enregistré un morceau de hip hop.


Comment avez vous vécu cette rencontre ?
C’était ma première expérience auprès de mineurs incarcérés. Je n’ai pas reçu de conseils ni de formation. Je m’en suis débrouillé au feeling, en essayant d’être le plus juste possible, et tout s’est très bien passé.

La première chose, c’était de trouver une crédibilité à leurs yeux.
J’avais pour moi le fait d’être jeune et d’avoir comme eux un intérêt pour la musique.  J’ai joué la carte de la simplicité, sans chercher une proximité excessive et sans me montrer hautain ou trop académique.

Ils voulaient savoir qui ils avaient en face d’eux, alors ils m’ont posé des questions.

Ils m’ont demandé si j’avais un enfant, j’ai répondu que oui. Ils avaient un respect immédiat pour certaines valeurs.  Le fait que je sois un jeune père de famille a installé une sorte de respect, et surtout cela a exclu tout rapport de force.

Je leur ai montré que je leur faisais confiance. J’ai amené mon propre matériel et dès le premier jour, je leur ai mis la caméra entre les mains. Ils y ont vraiment fait très attention.

Ils se sont montrés courtois et polis. Parfois, ils avaient des sautes d’humeur, ce qui est compréhensible au regard de leur situation.

Enfermés la plupart du temps, ils avaient de grosses charges d’énergie à dépenser. Ils se réveillaient chaque matin en prison,  je peux donc comprendre leurs sautes d’humeur.

À part cela, ils ressemblaient beaucoup aux adolescents avec lesquels j’ai eu l’occasion de travailler dans d’autres lieux.


Comment ont-ils réagit à l'atelier ?
De l’avis général, l’atelier s’est bien passé et les jeunes étaient très contents.

C’était important pour moi de leur transmettre quelque chose qui les aide à devenir des adultes conscients. Leur génération consomme des blockbusters, passe un bon moment mais n’en retient rien. J’ai essayé, modestement, de changer cela.

L’un d’eux a eu envie de continuer le travail sur le son, et est reparti avec une liste de matériel à acheter à sa sortie.

Malgré tout, nous ne donnions pas le même sens à l’atelier.Quand j’avais le sentiment de leur donner des outils d’émancipation, eux pensaient surtout que c’était un moyen de briller en société.

Je leur expliquais la construction d’une dramaturgie ternaire, qui permet d’anticiper la fin d’un film, afin qu’ils soient des spectateurs exigeants et ne se contentent pas d’un happy ending. D’après eux, c’était surtout bon à savoir pour faire de  l’effet sur les filles !
Alors j’adaptais mon discours, je faisais des parallèles entre mes objectifs et leurs préoccupations.


Quelles sont vos perspectives ?

Cet été, je démarre un nouvel atelier, au Quartier mineur de la Maison d’arrêt de Rouen. Cette fois ci j’aimerais qu’ils réalisent un petit reportage sur eux même.

Entre eux, ils ne baissent pas la garde. Ils sont sans cesse dans le rapport de force ; non pas dans la violence physique, mais plutôt dans la volonté d’avoir l’air plus malin que les autres.

Ce reportage, ce serait un moyen de les faire sortir progressivement de leur carapace sociale. Ils témoigneraient à l’écran, avec la consigne de ne pas aborder leur situation d’incarcération.

Sans impudeur, sans se mettre en situation de vulnérabilité, j’aimerai qu’ils se sentent suffisamment à l’aise pour être vrai, dire ce qu’ils ont envie de dire, pas plus.