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Jeux dans l'espace

François Lewyllie, artiste plasticien

 

Pouvez-vous nous présenter le projet ? Comment est-il né ?

En juillet 2008, le SPIP des Yvelines a souhaité programmer un atelier de création artistique à la Maison d’arrêt de Versailles. Il a sollicité le  Théâtre de l’Onde, Centre d’art contemporain de Vélizy-Villacoublay, qui m’a proposé de mettre en œuvre ce projet.

J’ai rédigé une première proposition sans trop savoir ce qui pouvait être envisagé, car je ne connaissais rien au monde carcéral. Lorsque j’ai visité la Maison d’arrêt, j’ai réalisé que la topographie des lieux allait limiter les possibilités de création.

Ces contraintes sont devenues des composantes même du projet, comme en témoigne le nom : Dans la limite de ce qui nous reste comme espace.

Mon interlocuteur au SPIP m’avait expliqué que les personnes détenues investissaient la cour de promenade selon des codes stricts, qui assignaient chaque groupe à une portion d’espace, sans possibilité d’interaction.

Cela m’a fortement interpellé. Ces personnes, privées de la liberté d’aller et venir, obligées de solliciter une autorisation de l’institution pour accéder à certains lieux, s’imposaient elles même des limites qui entravaient encore d’avantage leur circulation!

Ce constat m’a donné envie de travailler avec elles autour de la notion d’espace et de limites, à travers le dessin.

La  feuille est une espace fermé, dans lequel on peut jouer. Ce jeu, cette circulation dans l’espace de la feuille, je souhaitais le reproduire « physiquement » dans un espace extérieur, la cour. J’avais obtenu que certaines de nos séances s’y déroulent.

Dans un premier temps, nous avons exploré ensemble toutes les possibilités du dessin, sur différentes sortes de papier. En début de séance, je faisais une proposition de dessin autour d’une action, et petit à petit cela dégageait un thème. Pour avoir animé plusieurs ateliers auprès de différents publics, je sais que les personnes ont besoin d’être d’abord dans l’action, et que la réflexion vient ensuite. Dans ma pratique personnelle, j’aime aussi « faire pour faire ».  

C’est ce que nous avons fait ensemble, dessinant différentes choses, parfois des choses abstraites, souvent figuratives. Ce qui semblait évident ne l’était pas. Par exemple, si je leur demandais de dessiner une fleur, cela pouvait poser problème. Il n’y a pas de fleurs en prison, donc les participantes dessinaient la représentation mentale qu’elles avaient d’une fleur. Je leur ai apporté des figurines comme modèles : des animaux, des plantes… Je préférais qu’elles travaillent à partir d’un objet plutôt que d’une image.

Les thèmes étaient des prétextes ; ce qui m’intéressait c’était d’explorer avec elles le lien entre l’espace de la feuille et celui de la cour.

Dans un second temps, elles ont dessiné des parcours, comme des plans de circulation.  Ces plans ont ensuite été tracés sur le sol de la cour et nous avons reproduit le parcours en marchant. Je filmais d’en haut, si bien que les corps n’étaient qu’un point se déplaçant dans l’espace.

Nous alternions séances de dessin et séances dans la cour. Le dessin devait trouver son expression physique dans nos mouvements. Nous avons ainsi dessiné des sons, qui nous ont servi de partition et que nous avons reproduit dans la cour.

Parfois le tracé était simple, et parfois les parcours étaient plus sophistiqués. Une participante a réalisé un plan ou des flèches se croisaient en tous sens, comme autant de points de rencontre. Plusieurs femmes ont reproduit ces trajectoires dans la cour. C’est la seule séquence que je n’ai pas filmé en plongée ; j’ai au contraire montré en plein cadre les corps qui traversent la cour, s’arrêtent, se croisent.

J’ai réalisé un film avec ces images, dont j’ai effectué le montage à l’extérieur.

J’aurais souhaité organiser une exposition avec leurs dessins, comme je le fais parfois autour des ateliers que j’anime. Mais nous n’avions pas évoqué cette question avec l’administration pénitentiaire en début de projet, et cela semblait compliqué à mettre en œuvre.

J’ai donc édité un livre qui retrace l’expérience, agrémenté d’un DVD. Ce DVD a  été envoyé à l’administration pénitentiaire mais je n’ai eu aucun retour, je ne sais pas si le film a été diffusé au sein de la Maison d’arrêt.

 

Quelles ont été les contraintes ?

J’ai pris mon parti des contraintes, jusqu’à en faire une composante du projet.

En discutant avec mes interlocuteurs, en expliquant ma démarche et en tenant en compte de leurs remarques, j’ai globalement pu obtenir ce dont j’avais besoin.

Je venais avec du papier, des feutres, de la colle, ainsi qu’une caméra.

Le  plus contraignant a été de devoir prévoir à l’avance chaque séance qui se déroulerait dans la cour. J’aurais souhaité qu’elles soient spontanées, qu’elles découlent de la pratique du dessin. Mais je devais demander, quinze jours à l’avance, une autorisation spécifique pour chaque séance en extérieur.

Pour obtenir un plan en plongée, j’ai été autorisé à filmer la cour depuis la fenêtre du bureau du chef d’établissement. La condition était qu’il n’y ait pas de sons, afin de ne pas risquer d’entendre des conversations téléphoniques.

L’atelier a duré du 23 juin au 4 juillet 2008, a raison d’un atelier de deux heures chaque jour.

 

Quelles ont été les réactions des personnes détenues ?

Il y a eu quelques résistances, au début. Certaines me regardaient comme si j’étais un extraterrestre ! Mais très vite, elles sont venues avec le sourire et l’envie de faire des choses.

J’essayais de donner du rythme aux séances en faisant plusieurs propositions de relance.

Je ne voulais rien prévoir à l’avance, mais être en mesure de réagir et d’ajuster en fonction de leurs retours.

Mon accompagnement était individualisé, pour répondre à leur investissement personnel et aux demandes spécifiques ; cependant l’activité se structurait autour de consignes et de propositions collectives, car nous étions un groupe au travail.

 

Quelles sont vos perspectives ?

Même si j’ai beaucoup apprécié cette expérience, j’ai mal vécu l’enfermement. De façon générale, je tiens à ce que les ateliers restent secondaires dans ma pratique artistique. Si je multipliais les ateliers, je serais moins pertinent dans mes propositions, je finirais par « appliquer des recettes ». Or je veux que chaque intervention reste particulière.