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Intérieurs de rêves

Cécile Bicler, vidéaste et plasticienne


Pouvez-vous nous présenter votre projet?

Le  Théâtre de l’onde - Micro Onde, Centre d’art contemporain de Vélizy-Villacoublay, m’a proposé d’animer un atelier auprès des femmes détenues de la Maison d’arrêt de Versailles.

L’atelier a eu lieu du 5 au 15 octobre 2009. Nous avons travaillé ensemble autour de la décoration.

À l’origine, il y a ce conte, Max et les Maximonstres de Maurice Sendak. Max est puni, il est envoyé dans sa chambre sans dîner. Mais une jungle apparaît dans sa chambre et ainsi, Max peut s’évader. Comme Max, les femmes détenues sont retenues dans un lieu de « punition », pour un temps donné.

La création autour des images, la mise en jeu de leur imaginaire, peut leur permettre d’ouvrir une brèche dans cet espace clos.

Mon travail d’artiste est constitué d’images, animées et imprimées.
Un film traduit ma relation à l’image : Les carabiniers de Godard. Dans ce film, la carte postale, objet-image imprimé en série, est investie par les personnages au point de devenir un objet unique et porteur de sens.

En tant qu’artiste, j’agis sur la chose fabriquée en quantité pour qu’elle devienne singulière. Un objet culturel, un film, un livre, est d’abord un produit reproduit et commun ; c’est parce qu’on le choisit que d’anonyme il devient original.

Je voulais accompagner les femmes détenues dans la même démarche. Je voulais aussi qu’elles sortent du confinement de leur cellule et se projettent dans un espace idéal et personnalisé.
À partir de catalogues d’ameublement, de magazines de décoration, je leur ai proposé de sélectionner des éléments et de les réagencer sur une grande feuille de papier peint, afin de constituer leur « intérieur de rêve ».

J’ai voulu leur expliquer ma démarche mais ce n’était pas facile. J’étais décalée dans ma façon de m’adresser à elles. Je leur ai montré des extraits de films de Guy Debord et de Godard ; je leur ai parlé d’évasion symbolique. Je pensais qu’elles allaient sauter sur l’occasion mais non. J’arrivais avec des mots, des références culturelles et intellectuelles qui ne leur évoquaient rien.

J’attendais d’elles des choses qui ne leur étaient pas immédiatement possible. Comme point de départ, je  leur demandais  d’exercer un choix. Or être  en capacité de choisir, c’est déjà être dans une démarche créative, c’est l’aboutissement d’un travail impalpable dont je n’avais pas conscience. Leur rencontre m’a permis de déconstruire le processus de création artistique, de revenir aux sources.  

Elles étaient intelligentes et sensibles, mais elles n’avaient pas suivi des parcours qui leur auraient permis de réagir positivement à mes sollicitations.

Il m’a fallu trouver d’autres moyens de communication. Les  concepts abstraits ne font pas écho pour des personnes aux prises avec la réalité et le poids de l’enfermement. De plus, beaucoup d’entre elles ne parlaient pas français. Nous sommes donc passées par le détour du « faire ».

Dans la pratique, nous avons vraiment pu échanger. Les séances de travail ont été consacrées à la sélection des images, au découpage puis à l’association de celles-ci. Le plus souvent, elles ont choisi de meubler une chambre ou un salon, des lieux d’intimité et de chaleur.
Nous évoquions beaucoup leurs souvenirs, leurs chambres de petites filles, et aussi leur avenir, leurs maison futures.

Comme elles n’avaient pas d’éducation artistique, elles avaient besoin d’accompagnement pour toutes les choses qui m’auraient semblé naturelles : découper, coller. Comme des enfants, elles imitaient pour prendre confiance. Cela ne me dérangeait pas, c’est dans le mimétisme que l’on apprend.

J’aurais voulu qu’elles s’impliquent d’avantage dans le choix, car c’est fondamental dans la création. Un catalogue de décoration, c’est assez dense, il faut le consulter en entier et dans le détail pour sélectionner les éléments qu’on souhaite exploiter. Mais elles le feuilletaient rapidement, sans trop y prêter attention. Elles concevaient le travail de façon un peu scolaire.

Elles ont cependant fait preuve de créativité car bien vite, la feuille-pièce est devenue une toile de fond aux histoires qu’elles avaient envie de raconter. L’une des participantes a mis en scène une femme et son amant, en montrant des bras et des jambes qui s’échappent de la couverture d’un lit. Elles ont joué avec les codes du réel et de l’imaginaire, en ne respectant pas les proportions (un gros bonhomme assis sur un minuscule canapé).

Les résultats sont très beaux. J’ai réalisé un film à partir de leurs créations.

 

Comment avez-vous vécu cette expérience ?

J’avais très envie de faire cet atelier. Cependant je ne connaissais rien à la prison, et les choses se sont révélées moins faciles que je ne l’imaginais.

J’ai été marquée par la tension du lieu. Ce n’était le fait de personne, plutôt de l’institution.

Je suis contente de les avoir vues si heureuses de prendre part à l’activité. Nous papotions comme dans un salon de thé, nous faisions des blagues. Même avec les personnes étrangères, il fut facile de communiquer, avec des gestes ou autour des images.

Au début, je craignais que les femmes issues d’une même communauté ne se mêlent pas au reste du groupe, mais ce ne fut pas du tout le cas. Elles étaient toujours très souriantes.

Je crois bien qu’au final, l’atelier leur a effectivement permis de s’évader.