• Français
  • English

Initiation à la sociologie par l’image

Fabien Reix, sociologue,

enseignant, ingénieur d’études

à l'Université Bordeaux Segalen

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?
J’enseigne la sociologie à l’Université Bordeaux Segalen, en particulier l’usage des méthodes qualitatives (observation, sociologie visuelle, entretiens).

En 2007, avec Pierre-Marie Chauvin (aujourd’hui MCF à la Sorbonne), j’ai initié un cycle de réflexion sur la sociologie visuelle à Bordeaux avec l’aide de l’association Vocation Sociologue qui fédère les jeunes chercheurs en sociologie de Bordeaux.

La sociologie visuelle rassemble la sociologie « avec les images » et la sociologie « sur les images », cette dernière s’apparentant clairement à la sémiologie. La sociologie « avec les images » amène à utiliser l’image comme un outil d’observation pour récolter des données sur le terrain à l’aide d’un appareil photo ou d’une caméra.

Dans la sociologie « sur les images », le chercheur ne produit pas lui-même ses images, mais utilise les images déjà produites par le monde social – films, photographies, dessins – afin d’en faire des objets d’analyse pour étudier les représentations sociales diffusées et transmises dans une société.

Depuis 2007, de nombreuses manifestations ont été organisées sur le thème de la sociologie visuelle au sein du département de sociologie de l’Université Bordeaux Segalen : un cycle annuel de conférences, un concours annuel photographique de sociologie visuelle, un cycle de débats publics intitulé « arrêt sur islam », des cours de méthodologie d’initiation à l’observation et la sociologie visuelle en master.

Nous avons également publié quelques articles universitaires .

Par ailleurs, je connaissais un Conseiller d’Insertion et de Probation de la Maison d’arrêt de Limoges (Vincent Fourtané), ancien diplômé de sociologie à Bordeaux, avec lequel j’avais eu l’occasion d’échanger sur mes travaux autour de la sociologie visuelle. Séduit par la démarche, il a pensé qu’il serait intéressant de proposer un atelier de sociologie visuelle en détention.

Jusqu’à alors, je n’avais organisé que des stages de méthodologie avec des étudiants en master dans une forme relativement différente de ce qu’aller être l’atelier d’initiation à la sociologie par l’image à la maison d’arrêt de Limoges. C’était donc un atelier plutôt expérimental.

L’idée était pertinente à plus d’un titre. Les personnes détenues, on le sait, regardent beaucoup la télévision : la sociologie sur les images avait donc pour objectif de les aider à porter un regard plus critique sur le contenu des programmes télévisuels. L’initiation à la sociologie par l’image était également judicieuse.

Le film est un point d’entrée pour traiter des grandes questions de société, plus accessible qu’une approche conceptuelle et permettant de faciliter les échanges sur un thème choisi. Je partais du principe que n’importe quelle séquence audiovisuelle, quelle que soit sa forme et/ou sa « supposée » qualité, pouvait être un support de réflexion et d’analyse sur la société, dès lors que l’on cherche à poser un regard critique sur son message.

L’atelier a duré du 12 au 17 juillet 2010, à raison d’une séance de deux heures chaque matin.

J’ai proposé un corpus de cinq films autour de cinq thématiques :
Le premier jour, nous avons visionné le documentaire Alimentation Générale, de Chantal Briet, pour parler de la vie en cité. Le deuxième jour, le film Ressources humaines de Laurent Cantet nous a permis de parler de la vie à l’usine.

Le troisième jour, nous avons regardé La vie est un long fleuve tranquille d’Etienne Chatillez pour traiter de la reproduction sociale. Un épisode de Desperate Housewives nous a permis d’aborder les différences  Hommes/Femmes. Nous avons enfin parlé des paysans en tant que classe sociale en regardant le documentaire La vie moderne, de Raymond Depardon.

Le groupe était très hétérogène, composé d’une dizaine d’hommes de tous âges. Les  différences d’âge et de parcours scolaires font que les participants ont manifesté un intérêt inégal. L’un d’eux avait fait des études supérieures et était très réceptif à la sociologie ; il a été le moteur des discussions.

Anticipant la mixité des profils, j’avais choisi une diversité de formats : films, documentaires et séries télé. J’étais conscient que le documentaire sur le monde paysan dérouterait les plus jeunes, mais je comptais sur l’épisode de Desperate Housewives pour capter leur attention. Ils y ont été très réceptifs, et surpris de voir qu’une série télé pouvait donner lieu à une analyse sociologique.

En début de séance, je faisais une courte introduction sur le thème. Nous regardions le film en entier, puis nous discutions de la manière dont le réalisateur avait traité le sujet. Chaque séquence permettait de déconstruire le message, en rappelant que l’image n’est pas un média neutre. Ensuite, nous parlions de façon plus large de la thématique abordée.

En fin de séance, je proposais une synthèse orale sur les principaux éléments à retenir en termes de connaissances sociologiques. Une bibliographie détaillée fût distribuée lors de la dernière séance, pour ceux qui souhaitaient aller plus loin dans la réflexion et emprunter les ouvrages cités qui ont été ajoutés au fond de la bibliothèque de la prison à l’issue de l’atelier.

Quels étaient vos interlocuteurs au sein de la Maison d’arrêt, et dans quelles conditions matérielles s’est déroulé l’atelier ?
Mon premier interlocuteur a été Vincent Fourtané, CIP au SPIP, qui a été à l’initiative du projet.  Il m’a accompagné dans la mise en place du projet. Une fois sur place, nous avons discuté du matériel que j’étais autorisé à apporter et il m’a fait visiter la maison d’arrêt avec un surveillant la semaine qui précédait l’atelier, ce qui fut très utile étant donné que je n’étais jamais entré dans une prison auparavant.

Une fois que l’atelier a commencé, j’ai eu pour interlocutrice Claire Soubranne du Centre Régional du Livre du Limousin, qui coordonne les activités culturelles dans la Maison d’arrêt et c’est à elle que j’ai envoyé le bilan de fin d’activité.

Au départ, je souhaitais projeter les films, ainsi qu’une présentation en PowerPoint, avec un vidéo projecteur. Or le premier jour de l’atelier, le Directeur de l’établissement s’est opposé à ce que j’apporte une clé USB alors qu’il avait donné son accord à la personne du SPIP quelques mois plus tôt.

Etant obligé de m’adapter aux maigres équipements d’une maison d’arrêt plutôt vétuste, à savoir un lecteur DVD et une vieille télé, j’ai été obligé de trouver de nouveaux supports de diffusion. Certains films que j’avais sélectionnés n’étaient pas disponibles en DVD à la Médiathèque de Limoges, j’ai donc finalement été obligé de modifier ma programmation initiale.


Quelles ont été les réactions des personnes détenues ?
Les participants savaient en quoi allait consister l’atelier avant de s’inscrire, car le CIP du SPIP et la chargée de mission du CRL leur en avait fait une rapide présentation. C’était important qu’ils soient volontaires pour l’exercice afin de s’assurer de leur présence tout au long de la semaine.

J’ai choisi des thématiques suffisamment larges pour que chacun puisse émettre un avis. Je me doutais que certains sujets rencontreraient moins d’écho que d’autres, comme le monde paysan. Mais il y avait un monsieur plus âgé dans le groupe qui a montré beaucoup d’intérêt pour cette problématique qui a finalement intéressé tout le monde, y compris les plus jeunes.

Il ne s’agissait pas pour moi de faire un cours. Je comptais sur la variété des films proposés pour donner du rythme et éviter la lassitude. Ainsi, j’ai eu envie de montrer Alimentation générale car c’est un documentaire réalisé avec peu de moyens, qui était intéressant dans sa forme même. Et si sa portée sociologique était moins importante, il a permis d’aborder la question de la vie en banlieue en évitant les clichés.

Je dois reconnaître que le long-métrage n’était peut-être pas un support adéquat, en raison de sa durée, même si les séances autour des films La vie est un long fleuve tranquille et Ressources Humaines ont plutôt bien fonctionné malgré un temps de discussion nécessairement raccourci.

Afin de maintenir un bon niveau de concentration, il aurait fallu, de mon point de vue, que le visionnage ne dure pas plus d’une heure dans l’idéal. Le format du documentaire (Alimentation Générale) ou de l’épisode de série télé (Desperate Housewives) apparaît ainsi le plus adapté à l’exercice.

La vie moderne fut sans doute le film qui posa le plus de difficultés d’attention. Je ne l’ai d’ailleurs pas diffusé en entier. C’est un documentaire lent, contemplatif, que certains participants ont jugé ennuyeux, ce qui ne les a pas empêchés de le commenter, avec un point de vue critique par la suite et ainsi d’amorcer une discussion intéressante sur le monde paysan que tous connaissait très peu.

Si tous les films n’ont pas rencontré leur public, les  débats ont été nourris et intéressants. Particulièrement, celui sur les différences Hommes/Femmes. La diffusion de l’épisode de Desperate Housewives a plu aux participants, et la présence d’une femme, la personne du CRL, en fin d’atelier, a donné lieu à des échanges animés.

Parler de sociologie à travers des films était une bonne formule. Sans le support du film, c’est difficile d’aborder ces sujets sans mobiliser des concepts sociologiques parfois assez abstraits. Grâce à cette formule, les différences de niveau scolaire ne posent finalement pas de problème, chacun pouvant s’appuyer sur l’interprétation des images qu’il vient de voir.

Le film donne une base, « outille » les personnes et leur permet de se positionner par rapport à un sujet et facilite ainsi les échanges sur le thème choisi.