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Information et divertissement

Fabrice Cotinat, artiste plasticien vidéaste

(Association Châteauroux Underground)

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? Comment est-il né ?

En 2007, à l’initiative de la Galerie du cartable (collectif d’artistes), est créé Châteauroux Underground. À travers cette association, j’ai mis en place différents projets artistiques.

Il y a quatre ans, j’ai été sollicité par la Ligue de l’Enseignement de l’Indre, qui s’occupe du développement des activités culturelles en prison, pour animer un atelier vidéo au Centre pénitentiaire « Le Craquelin » de Châteauroux.  
Je ne connaissais rien au monde carcéral, mais j’ai accepté car l’idée d’y développer un projet artistique m’a séduit.

L’action que je conduis depuis 2009 se déroule en deux temps
Elle consiste d’abord à imaginer, en concertation avec les détenus qui s’impliquent tout au long de l’année dans l’atelier, la programmation du canal vidéo interne. Avant mon arrivée, ce canal avait une fonction de « vidéo-club » et proposait des films préalablement enregistrés par la personne détenue auxiliaire vidéo.  Une lettre officielle a mis fin à cette pratique qui méconnaissait les règles du droit d’auteur. J’ai donc contribué à restructurer et gérer le canal vidéo interne, autour de deux missions : une informative et pédagogique, et l’autre d’avantage ludique et créative. Le canal sert à diffuser des informations en lien avec la vie en détention et l’enseignement. Nous répondons aussi à des commandes de l’administration pénitentiaire : nous avons récemment réalisé une version audiovisuelle vivante, du guide de l’arrivant.

Mais il a aussi une fonction culturelle : nous y diffusons régulièrement des films issus du catalogue Images de la culture, ainsi que des émissions et films réalisées par les personnes détenues (films d’animation et fictions, habillage du canal, bulletins informatifs, recettes de cuisine, etc).
La  programmation, ainsi que la réalisation des émissions, donne lieu à un atelier d’une journée par semaine. Le groupe comprend trois personnes détenues dont certaines sont présentes depuis le début. Un  intervenant spécialisé dans le son, qui s’occupe de la MAO (Musique assistée par ordinateur), se joint aux actions plus ponctuellement avec un autre groupe de personnes détenues.

Mon action consiste aussi en un temps fort, une fois par an : la réalisation d’un court-métrage.
Les ateliers se déroulent au mois d’aout, afin que les personnes détenues qui travaillent le reste de l’année puissent y participer.
Nous avons fait le choix de réaliser des films d’animation.  Les personnes détenues s’impliquent dans chaque phase de la réalisation, selon leurs envies : l’écriture du scénario, la fabrication des décors, la prise de vue, le montage, le travail sur le son.
En fonction des besoins, les décors intègrent des dessins, des objets, des matériaux divers.
Le but de l’atelier est de créer une dynamique constructive, et, par  le  partage d’idées, et de faire converger les individualités vers un travail commun.
Ces films sont diffusés sur le canal vidéo interne, mais nous souhaitons aussi les présenter à un public extérieur, à travers des festivals. Ainsi, les personnes détenues sont confrontés à d’autres regards sur leur travail, et une relation s’instaure avec des personnes qu’ils n’auraient pas eut  l’occasion de rencontrer.

Pouvez-vous nous parler des films qui ont été réalisés ?

En 2010, tout est parti d’un texte écrit par les personnes détenues à l’occasion d’un atelier animé par une troupe théâtrale. C’était une histoire de chaussures, le film a donc mis en scène … de vraies chaussures.  L’administration pénitentiaire a accepté que le film soit montré hors les murs, et nous l’avons présenté au Festival du court-métrage Berry Movies;  mais il n’a pas été retenu.

Cela a provoqué une prise de conscience chez les personnes détenues ; elles ont compris qu’elles devaient mettre plus de soin et de justesse dans leur travail afin de garantir une meilleure qualité artistique.

En 2011, le groupe était plus nombreux, incluant des jeunes de la Maison d’arrêt.
J’ai choisi, en concertation avec la Ligue de l’Enseignement de l’Indre, de leur faire une proposition artistique à partir de laquelle ils pourraient développer librement leur travail de création ; il s’agissait de partir de cette phrase : « Un arbre seul ne peut cacher la forêt ».
Mais, le jour venu, ils sont partis sur tout autre chose !  Ils ont décidé de raconter l’histoire d’un braquage. La réalisation plastique a duré environ une semaine, durant laquelle ils ont créé leurs personnages, découpés dans du carton, et les décors. Ensuite, le travail de tournage, parallèlement au travail d’écriture du scénario, a duré deux semaines.  Enfin, l’intervenant-technicien son, avec son équipe, a procédé à l’enregistrement des voix et à la création de l’environnement sonore.

Le film « Se mettre au vert » a été présenté et retenu au Festival de courts-métrages Berry Movies. Il a fait l’objet d’une projection spéciale, hors compétition, à laquelle j’ai assisté et qui m’a permis d’expliquer le projet.

Quels sont les bénéfices pour les personnes détenues ?

C’était un enjeu fort pour elles que de créer une œuvre destinée à sortir, à être vue hors de la prison. Le fait d’être confrontés à un public, de faire entendre leur voix (au sens propre comme au figuré, car c’est bien leurs voix qu’on entend dans Se mettre au vert) a entraîné des implications, et une application, très fortes.

Le projet intègre également une dimension pédagogique et formatrice. Tout au long de l’année, les personnes détenues qui suivent l’atelier vidéo apprennent les techniques de montage et de diffusion. Cette formation est cependant informelle et n’est sanctionnée par aucun diplôme.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Les contraintes sont importantes au Centre pénitentiaire Le Craquelin qui applique un règlement intérieur strict. Nous, les intervenants, n’avons pas un accès libre aux espaces extérieurs : cela limite les possibilités de tournage. Nous travaillons dans une toute petite salle, dans laquelle nous réalisons les montages. Notre matériel n’est pas professionnel : Nous disposons de deux ordinateurs pour le montage vidéo, de quatre caméras « domestiques », ainsi qu’un PC pour la MAO.
Nous disposons également d’une salle plus grande, lorsque nous avons besoin de nous réunir à plusieurs.
Les contraintes sont aussi financières. Au Centre de détention, les activités artistiques ont petit à petit cessées, faute de financement. La mienne est une des seules qui perdure.
Nous avons aussi dû faire face au départ précipité de la personne détenue auxiliaire de vidéo, transférée vers une autre prison. Ça a été dur de retrouver une dynamique, et de la remplacer, car son activité est la seule, parmi les fonctions d’auxiliaires, qui ne soit pas rémunérée.
Les contraintes concernent également la diffusion de nos productions.  L’administration pénitentiaire  décide dans chaque cas si nous pouvons les montrer  en interne puis en externe. C’est compliqué car nous n’avons pas d’interlocuteur désigné en la matière. Notre action n’a donc pas la visibilité que nous aurions souhaité à l’extérieur.

Au début, j’étais très enthousiaste à l’idée de porter un projet de création artistique en prison, et j’ai vite déchanté en découvrant les obstacles sur notre route.
Mais petit à petit, j’ai vu dans ces contraintes une opportunité de développer notre créativité et notre ingéniosité. J’ai élaboré des stratagèmes !

Quelles sont vos perspectives ?

Mettre en œuvre un projet de création en prison prend du temps. Au bout de quatre ans, les personnes détenues sont en confiance, elles s’investissent de façon plus personnelle, et ont envie de s’exprimer plus directement.

Cette année, nous avons le projet de faire un film en prises de vue réelles, afin que les participants puissent se mettre en scène et raconter leur propre histoire. J’ai pensé pour cela filmer leurs silhouettes en ombres projetées sur un écran blanc, enregistrer leur voix, et créer des décors qui seront intégrés à l’image en post production.
L’implication d’autres professionnels, metteurs en scènes, plasticiens et ingénieurs du son permettrait d’étoffer certains aspects du film : le scénario pourrait être élaboré en atelier d’écriture, le son en atelier MAO et les décors en atelier d’arts plastiques.

Cette année, je voudrais qu’il puisse y avoir une parole plus libre, sans censure : je souhaite pouvoir être le vecteur de cette parole.