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Images de Bretagne à la cinémathèque

Antoinette Roudaut, chargée de la diffusion culturelle


Pouvez-vous nous présenter vos actions ?
La Cinémathèque de Bretagne, créée en 1986, a pour mission de restaurer, de conserver et de diffuser le patrimoine audiovisuel régional. Elle dispose d’un fond de 22 800 films, vidéos et bandes son, qui est composé pour moitié de films de cinéastes amateurs et de familles. Elle est en quelque sorte la gardienne des images de la Bretagne.

Depuis une dizaine d’années, un partenariat associe la Cinémathèque de Bretagne aux établissements pénitentiaires de la région : les Maisons d’arrêt de Saint-Brieuc, de Saint-Malo, de Brest et l’ancienne Maison d’arrêt Jacques Cartier à Rennes.

Ces dernières années, par manque de financement, nos actions ont été moins régulières.

En partenariat avec la Ligue de l’Enseignement du Finistère, j’organise deux projections par an à la Maison d’arrêt de Brest : une au printemps, une à l’automne.

Il s’agit de présenter un documentaire tourné en Bretagne, en compagnie du réalisateur ou d’une personne compétente dans le domaine abordé. À l’issue de la projection du film, une discussion s’engage entre les personnes détenues et l’invité.

Les projections ont lieu dans la salle polyvalente de l’établissement. Cette salle a la particularité de pouvoir accueillir simultanément un public d’hommes et de femmes, sans possibilité de contact entre ces deux groupes. En effet, les hommes occupent les gradins du bas, tandis que les femmes sont installées en haut, sur le balcon.

C’est assez déstabilisant car même depuis l’estrade, on ne peut pas les voir. Elles restent dans l’ombre pendant toute la durée de la projection et du débat, et elles quittent la pièce sans que l’on puisse se rendre compte de leur départ.

Des affiches informent les personnes détenues de la tenue des projections ; celles qui souhaitent y assister doivent s’inscrire avant. À chaque fois, on constate une déperdition entre  le nombre de personnes inscrites et le nombre de spectateurs présents.

De fait, sur les trois projections que j’ai organisé jusqu’à présent, le nombre de personnes était variable, et leur intérêt pour le débat qui a suivi également.

Je garde une certaine déception de la dernière projection, en avril 2012. Le film était pourtant de grande qualité, d’ailleurs il avait rencontré beaucoup de succès en Bretagne. Il s’agissait de Vingt ans à Molène, jamais Molénais, de Véro Pondaven. La réalisatrice y suit le quotidien du secrétaire de Mairie de cette petite île du Finistère.

Le film proposait une réflexion sur l’isolement à travers la situation insulaire de Molène, cernée par la mer et peuplée habitants qui se connaissent tous. En ce sens, il pouvait faire écho à la situation des personnes détenues, et laissait espérer un débat intéressant. Véro Pondaven était d’ailleurs très enthousiaste à la perspective de cette rencontre.

En fait, seule une personne détenue est restée discuter avec nous à l’issue du film.
Par mégarde, un surveillant avait laissé la porte ouverte pendant la projection. Quand la lumière s’est rallumée, il a suffi qu’une personne quitte la pièce pour que toutes suivent le mouvement !

Véro Pondaven et moi étions déçues, car tous les éléments étaient réunis pour que cette projection soit la plus réussie.  Il a suffi d’une porte ouverte…

Avant cela, en octobre 2011, j’étais venue présenter le film Marée noire, colère rouge de René Vautier. René Vautier est l’un des principaux contributeurs de la Cinémathèque de Bretagne, à laquelle il a confié la gestion de la diffusion de ses films. Ce documentaire est une enquête politique, engagée, sur la lutte du peuple breton contre la marée noire de l’Amoco Cadiz, en 1978.

J’étais accompagnée par Michel Glemarec, qui est spécialiste des marées noires. Il nous a parlé des conséquences écologiques désastreuses de ces phénomènes, nous donnant des explications scientifiques et chiffrées, et racontant quelques anecdotes. Nous avons partagé interrogations et constats, et chacun a mobilisé ses expériences personnelles.

La  première projection que j’ai animée, en mai 2011, est celle dont je garde le souvenir le plus fort. Le cinéma documentaire permet d’aborder  des sujets de société, mais parfois il interpelle de façon plus intime, plus profonde. C’était le cas avec Quand les femmes ont pris la colère, de Soazig Chappedelaine et René Vautier.

Ce documentaire suit l’histoire d’une grève dans une usine de transformation de cuivre et d’aluminium, en 1976.  Le mouvement prend un tournant plus radical quand les épouses des ouvriers décident d’occuper les lieux à leur tour, et vont même jusqu’à séquestrer le patron.

Suite à cet épisode, sept femmes furent traduites en justice. René Vautier les a accompagné pendant toute  la durée du procès, et a interrogé leurs angoisses et leurs colères.

Certaines séquences sont très émouvantes : l’une de ces femmes, particulièrement engagée, y fait le constat amer du fossé qui sépare le monde des ouvriers de celui des  patrons.

J’avais pensé que ce film intéresserait d’avantage les femmes que les hommes ; en fait seules sept femmes détenues étaient présentes, contre vingt-cinq hommes.

Cette fois ci, je n’étais pas accompagnée par un intervenant, et j’ai mené le débat seule.

N’ayant pas une connaissance historique des mouvements ouvriers en Bretagne, je me suis attachée à analyser le point de vue du réalisateur, la façon dont il avait recueilli la parole de ces femmes, ce qu’il avait souhaité mettre en lumière.

Les femmes détenues n’ont  manifesté aucune réaction. En minorité et reléguées sur le balcon, nous ne pouvions même pas les voir. Je pense qu’elles n’ont pas osé prendre la parole, et je le regrette vraiment.

Les hommes, en revanche, ont beaucoup parlé. Malgré la diversité de leurs origines, tous ont fait le constat du fossé qui perdure entre les différentes classes sociales.


Dans quelles conditions matérielles se déroulent les séances ?
La salle est équipée d’un grand écran mural. Après avoir fourni une liste détaillée du matériel dont j’avais besoin, j’ai été autorisée à apporter un vidéoprojecteur, un système son, des câbles, un ordinateur. Je franchis donc les portes de la Maison d’arrêt munie de deux énormes valises ! L’installation de l’équipement prend presque une heure.
Mais au final, les conditions de visionnage sont plutôt bonnes.


Quelles sont les réactions des personnes détenues ?
Les personnes ont des profils divers : il y a des jeunes, des plus âgées, toutes n’ont pas les mêmes préoccupations ni le même capital culturel.

Nous  leur proposons tout simplement un moment ponctuel de détente et de réflexion, sans chercher à nous inscrire dans un processus plus long de sensibilisation à l’image.

Avant d’animer ces ateliers, je ne connaissais rien au monde carcéral, et j’avais naturellement des inquiétudes et des a priori. Or, j’ai toujours senti que les personnes détenues étaient reconnaissantes du fait que l’on vienne leur apporter quelque chose de différent, une fenêtre sur l’extérieur. En revanche, la  dimension locale des documentaires n’est pas ce qui les interpelle le plus.


Qu'est-ce qui permettrait d'améliorer les séances ?
J’ai le sentiment que la réussite de ces actions tient parfois à peu de choses. Lors de la dernière projection, si la porte était restée fermée, les personnes détenues seraient restées dans la salle et  nous aurions pu échanger ensemble.

L’information en amont gagnerait aussi à être plus directe et individualisée. Par exemple, la personne qui est bénévole permanente à la bibliothèque de l’établissement pourrait parler de nos projections aux personnes détenues qu’elle rencontre ; je suis sûre que ses conseils auraient plus d’impact que des affiches placardées dans les lieux de passage.

Enfin, j’aimerais vraiment que les femmes soient plus sures d’elles et osent la parole, mais je ne sais pas trop ce qui pourrait les y inciter.