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Histoires en papier

Vincent Melcion, réalisateur


Pouvez-vous nous parler des ateliers que vous avez mené à la Maison d'arrêt de Rennes ?

Je suis intervenu une première fois en 2004, dans le cadre du dispositif Passeurs d’Images coordonné par l’association Clair Obscur.
Pendant deux semaines en été, j’ai accompagné la réalisation d’un film d’animation, depuis l’écriture jusqu’au montage, avec un groupe de femmes détenues de la Maison d’arrêt de Rennes.

La  technique de l’animation image par image nécessite une longue période de tournage : deux mois en moyenne sont nécessaires pour réaliser un court-métrage. L’atelier ne nous offrait que peu de temps. Nous devions donc partir sur un scénario resserré, sans trop de péripéties.

L’écriture collaborative peut parfois être laborieuse. Anticipant leur lassitude, j’ai proposé une séance courte, d’une heure et demie, et nous sommes allés à l’essentiel. Je n’ai pas imposé de thème, ni donné de consignes particulières.

Elles ont imaginé une sorte de conte de Noël un peu sombre : l’histoire d’une poupée, Coralie, qui  est remplacée par une poupée neuve au pied du sapin. Livrée à elle-même, misérable, elle erre dans les rues, jusqu’à ce qu’une petite fille la ramasse dans le caniveau...  

Après l’écriture du scénario, nous avons abordé la phase concrète de fabrication et de tournage, qui a suscité d’avantage d’enthousiasme chez les participantes.

Les éléments de décors et les personnages ont été réalisés en papier découpé. Les participantes ont dessiné, découpé et assemblé les éléments, que nous avons ensuite disposé sur les étagères vitrées d’un banc multi plans rétro-éclairé. Cette installation permet à la caméra de saisir des images avec plus de profondeur de champs.

Deux ou trois participantes étaient positionnées sur chaque poste d’activité. Nous organisions des roulements afin qu’elles participent à toutes les étapes. J’avais un rôle de « chef d’orchestre » et de soutien technique.

Une équipe s’occupait des retouches sur les décors et les personnages, afin de corriger les imperfections mises en exergue par la caméra (une manche de pull trop longue, des couleurs trop fades).

Une participante réalisait les prises de vue, tandis qu’une autre faisait bouger les personnages. L’animation demande beaucoup de concentration ; il faut anticiper le mouvement du personnage, la vitesse et la manière dont il déploie son geste.

Un personnage langoureux aura des mouvements amples, crées par des prises de vue espacées ; au contraire un nombre plus important d’images sera nécessaire pour restituer les mouvements saccadés d’un personnage nerveux. Toutes ces indications avaient été précisées dans un storyboard que nous avions réalisé.

Il m’a semblé indispensable d’associer les participantes au montage. Tout comme l’écriture, le montage est une étape fondamentale de création. Le tournage, même s’il emporte l’enthousiasme des participants, n’est finalement que la mise en pratique d’une idée.

Au montage, on affine l’écriture, on assemble, on coupe, et on procède à l’habillage sonore. Les participantes ont choisi des morceaux de musique.

Elles ont réalisé les voix off et les voix des personnages, mais aussi les bruitages. L’équipe de fabrication des décors, qui n’avait plus grand-chose à faire le dernier jour de tournage, s’est chargé de recueillir des sons d’ambiance : bruits de pas, etc…

Le temps nous manquant, nous n’avons fait ensemble qu’une amorce de montage. J’ai poursuivi le travail à l’extérieur. Notre film, L’Esprit de Noel, a été projeté dans l’enceinte de la prison.

L’association Clair obscur, qui l’a produit, l’a présenté à plusieurs occasions à l’extérieur (festivals, etc). Il a également été édité par Kyrnéa pour Passeurs d’Images.


Quels autres ateliers avez vous animé ?
En juillet 2009, en collaboration avec Anne-Héloise Botrel de la Ligue de l’Enseignement d’Ille-et-Vilaine,  j’ai animé un atelier analogue avec les hommes de la Maison d'arrêt Jacques-Cartier à Rennes.

Le principe était le même que pour le précédent projet : il s’agissait d’impliquer les participants dans toutes les étapes de la fabrication d’un film d’animation en papier découpé, tourné en multiplans.

Cette fois ci, nous avons porté d’avantage de soin à l’écriture du scénario. L’histoire ne devait plus être un prétexte, comme pour L’Esprit de Noel, mais bien un point d’entrée vers un questionnement plus profond.

Nous avons choisi le thème de la Justice, qui, bien sûr, concernait directement chaque participant. L’idée était aussi de présenter notre court-métrage au Festival Images de la Justice, organisé par l’association Comptoir du Doc, dont la programmation est dédiée aux films questionnant la Justice.

Les participants ont choisi de faire un film d’anticipation sur ce que serait la Justice « idéale » du  futur. Le film retrace successivement les différents stades : la Justice de Dieu, celle de la Loi du Talion, la justice religieuse, la justice républicaine, c'est-à-dire la nôtre. Dans le futur, ils imaginent que prévaut une « cyber-justice », programmée par un ordinateur, et supposée être plus efficiente que les systèmes antérieurs. B

ien sûr, la machine finit par s’enrailler, et des personnes coupables de minuscules délits se retrouvent condamnées à de lourdes peines de prison... La conclusion est qu’il n’existe pas de système judiciaire idéal, mais que le nôtre est sans doute le moins mauvais.

Travailler avec un groupe d’hommes n’est pas la même chose que travailler avec un groupe de femmes. Certaines personnes ont dû être écartées dès la première séance, car elles dissipaient le reste du groupe et n’avaient manifestement pas envie de prendre part au travail collectif.

Les cinq participants qui sont restés ont fait preuve de concentration et de motivation. Pendant cinq jours, ils ont manié ciseaux et papiers de couleur, puis ont animé et filmé les éléments de décor disposés sur des plaques de verre.


En juillet 2010, toujours en collaboration avec la Ligue de l’enseignement d’Ille-et-Vilaine, j’ai animé un atelier en marge du film Le déménagement, de Catherine Rechard.

Ce documentaire, qui a provoqué un grand retentissement en raison des questions de droit à l’image qu’il a soulevé, raconte le transfert des personnes détenues de la Maison d’arrêt du centre-ville de Rennes vers le nouvel établissement pénitentiaire de Vezin-le-Coquet.

Il s’agissait de travailler avec un petit groupe de personnes détenues sur l’habillage du générique. Nous avons réfléchi à un mini-scénario autour de petites illustrations graphiques : des bonhommes en train de faire leurs cartons. Nous avons soumis l’idée à la réalisatrice, qui nous a donné son feu vert. L’animation a été réalisée selon la technique du papier découpé, pendant une semaine d’atelier.

Ensuite, les séquences animées ont été intégrées au générique par l’équipe de montage du documentaire.


Quelles étaient les contraintes auxquelles vous deviez faire face ?
Les contraintes n’étaient pas vraiment d’ordre matériel. J’ai pu apporter le matériel dont j’avais besoin ; un ordinateur, une caméra, un banc multi plan, de grandes feuilles de papier.

Cependant, nous ne pouvions pas utiliser de ciseaux pointus ni de cutters, ce qui compliquait le découpage minutieux des tous petits éléments.

Le plus compliqué fut d’adapter ma manière de travailler au rythme et à la logique carcérale.

J’ai souvent animé des ateliers de réalisation dans des écoles ; la  différence majeure, c’est que les enfants sont présents pendant les deux heures de séance.

En prison, nous pouvions être interrompus à tout moment par un surveillant qui venait chercher une personne détenue pour la conduire à un parloir. Je n’étais jamais sûr du nombre de participants qui seraient présents d’un jour à l’autre.

Dans ces conditions, il était difficile pour les personnes de rester concentrées. J’ai donc organisé mes séances de façon à proposer des temps de travail très courts, pour aller à l’essentiel, surtout dans le travail d’écriture (avec le groupe des femmes).


Quelles ont-été les réactions des personnes détenues ?
Au début, je pense qu’elles ont surtout été sensibles à la dimension récréative de l’atelier, qui leur permettait de sortir de leur cellule.

Cependant, elles se sont assez vite prises au jeu et ont montré beaucoup de motivation. Je pense que cela est dû à la qualité de l’accompagnement culturel dont elles bénéficient tout au long de l’année, par les personnes du SPIP et de la Ligue de l’enseignement.

Ce travail en amont est nécessaire pour donner du sens à une intervention ponctuelle.

J’ai eu des retours extrêmement positifs. Les participants étaient heureux d’avoir créé quelque chose de leurs mains, avec un résultat tangible. Si beaucoup sont venus au début pour « passer le temps », je pense vraiment que nous avons réussi, au fil de l’atelier, à créer quelque chose de plus.

Bien sûr, je n’avais pas vocation à leur faire découvrir un métier. Je voulais surtout leur permettre de sortir de leur quotidien, à défaut de le changer. De plus, ils ont développés en atelier des compétences utiles à leur réinsertion, telles que la concentration et l’aptitude à travailler en commun.


Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
Je retiens de belles rencontres. Les anecdotes qui me viennent sont surtout liées à l’univers carcéral, que je ne connaissais pas et que j’ai observé avec curiosité.

La prégnance de la  logique carcérale m’est apparue d’autant plus forte que mon activité était considérée comme secondaire dans le fonctionnement de la Maison d’arrêt. Nous étions donc soumis à des aléas et des impératifs qui nous dépassaient.

Pris dans l’action de l’atelier, porté par la dynamique du groupe, je pouvais oublier l’espace d’un instant que nous étions en prison ; mais tout de suite, quelque chose ou quelqu’un venait me le rappeler !C’était une découverte très intéressante.

Au final, je suis sûr que cette expérience m’a apporté d’avantage qu’à eux.