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Graines d'Images, film d'animation en volume

Juliette Marchand, réalisatrice


Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

Graines d’images est une association sarthoise qui promeut un cinéma multiculturel, inventif et vivant. 

Coordinateur départemental du dispositif Passeurs d’images, l’association met en œuvre des ateliers de sensibilisation à l’image et des ateliers de pratiques audiovisuelles, encadrés par des intervenants professionnels.

C’est ainsi que j’ai animé trois ateliers de réalisation de films d’animation en 2008, 2009 et 2010.

Les deux premiers projets ont eu lieu au quartier hommes de l’ancienne Maison d’arrêt du centre-ville, au Mans.

Suite à la fermeture de celle-ci, ma dernière intervention s’est déroulée à la nouvelle Maison d’arrêt Les Croisettes, qui est, comme toutes les nouvelles prisons, immense, ultra sécuritaire et entièrement « électronisée ».

Je dois dire que ce changement de lieux a eu un impact sur la qualité de mes échanges avec les personnes détenues.

Je garde un très bon souvenir des deux premières expériences, mais la dernière s’est beaucoup moins bien passée.

Les ateliers ont toujours eu lieu en été, pour répondre au déficit d’offre d’activités pendant cette période. Mon intervention dure une semaine, en présence d’un groupe d’une dizaine de personnes détenues.

En préambule, je propose toujours une séance d’initiation au cinéma d’animation. Le visionnage de courts-métrages permet aux personnes détenues de découvrir la technique de l’animation image par image.

Beaucoup ne connaissent rien à ce genre cinématographique ; cette présentation est donc nécessaire pour leur montrer ce qui peut être fait dans le cadre de l’atelier.

Ensuite, nous écrivons ensemble le scénario. Je considère que c’est le moment le plus riche, le plus fort. Les participants ont des origines géographiques et sociales différentes ; chacun a suivi son propre parcours de vie. 

En prison, ils sont obligés de cohabiter avec des personnes dont ils ne partagent pas les idées. Là, il ne s’agit pas seulement de cohabiter, mais bien de raconter une histoire commune !

L’écriture collaborative naît de la confrontation des points de vue, et s’enrichit des expériences intimes de chacun. Quand l’alchimie est bonne, la discussion est libre et animée, sans craintes de jugements.
Beaucoup ne sont pas à l’aise avec l’écrit.

De fait, la construction du récit s’effectue essentiellement à l’oral. Ensuite, les participants qui maîtrisent mieux les aspects rédactionnels prennent des notes pour le groupe.

Mon rôle consiste à donner des pistes, tout en laissant s’exprimer leur imagination.

Lors du premier atelier, en 2008, j’avais malgré tout proposé une consigne de travail : écrire une lettre à une personne de l’extérieur.

Beaucoup ont choisi d’écrire une lettre d’amour. Nous en avons sélectionné une qui plaisait à tout le groupe. Elle a servi de point de départ à la réalisation de notre premier film, Loin de toi.

Lors des deux projets suivants, les participants ont eu envie de parler de la prison.

Cependant, ils l’ont fait sur un ton humoristique : si le fond du propos demeurait grave, les dialogues étaient toujours drôles et mordants. Ceux qui osent prendre la parole ont le souci de dédramatiser leur situation. Ils arrivent peut-être à prendre plus de recul que ceux qui ne parlent pas.

Le deuxième film suit le parcours d’un homme arrêté pour conduite en état d’ivresse, depuis sa garde à vue jusqu’à son incarcération. Pour l’occasion, les personnes détenues ont réalisé une maquette de la prison !

Le troisième et dernier film, Coif’Croisettes raconte l’histoire d’Aziz, qui apprend la coiffure en prison et rêve d’ouvrir son propre salon à Barbès. Il s’exerce sur ses codétenus, mais son manque d’adresse se révèle catastrophique. L’histoire leur a été inspirée par un de leurs codétenus…

Après l’écriture du scénario, nous abordons la phase de tournage. Deux groupes travaillent en parallèle : l’un fabrique les décors et les personnages, tandis que l’autre réalise les prises de vue image par image et l’animation des marionnettes. Nous organisons des roulements pour ne pas créer de lassitude.

Pour les mêmes raisons,  je fais en sorte que le processus de fabrication soit présent tout au long de l’atelier. C’est d’ailleurs l’aspect qui plaît le plus aux participants : ils adorent « bricoler » !

Les  personnages et des décors sont confectionnés à partir de matériaux bruts : du papier d’aluminium, du bois, du carton, du tissu, de la pâte à modeler.

La dernière séance est consacrée à la réalisation de la bande son, qui intègre de la musique et les commentaires des personnes détenues en voix off.

J’ai renoncé à réaliser le montage à l’intérieur : ça aurait été trop fastidieux, les participants étaient trop nombreux et nous ne disposions pas du matériel nécessaire.

Un mois environ après la fin de l’atelier, le film est projeté en séance collective.

Quels sont les bénéfices pour les personnes détenues ?

Je pense que le cinéma d’animation est un moyen d’expression parfaitement adapté à l’univers carcéral. Il n’utilise pas d’images réelles et permet donc de construire un univers imaginaire totalement différent, tout en préservant l’anonymat des personnes ne souhaitant pas apparaître à l’écran, et en tenant compte des réticences de l’administration.

Le cinéma d’animation permet d’impliquer les participants dans différents processus de création : écriture, travail plastique, animation, tournage, prise de son. De plus, c’est un procédé lent, assez analogue au temps carcéral.

La plupart du temps, les participants sont très impliqués dans le projet. L’un d’eux est revenu trois années de suite ! Il était heureux de perfectionner sa maîtrise des techniques d’animation.

À la fin d’un des ateliers, un participant est  venu me voir et m’a dit : « on ne m’avait jamais parlé aussi bien de toute ma vie ». Certains viennent pour passer un bon moment ; pour cette personne, l’expérience avait été plus forte encore. Elle lui avait redonné confiance en lui, et l’envie de faire de belles choses.

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

 

Le bilan est complètement différent d’une expérience à l’autre. J’ai beaucoup aimé les deux premiers projets : le groupe était uni, il y avait une bonne dynamique de travail, nos échanges ont été riches.

Tout a été différent la troisième année. La Maison d’arrêt Les Croisettes venait juste d’ouvrir ses portes. J’ai éprouvé une sorte de malaise à évoluer dans ce lieu.

Dans l’ancienne prison, l’ambiance était plus humaine. Il y avait sans cesse des allées et venues ; des surveillants venaient jeter un coup d’œil à notre travail. Je ne me sentais pas oppressée.

Aux Croisettes, j’ai ressenti pour la première fois une sensation d’enfermement. L’endroit est immense et froid ; en raison de l’électronisation des procédures, on ne croise plus de surveillants dans les couloirs. Et la salle où se déroulaient nos activités était plus petite.

De fait, les personnes détenues exprimaient beaucoup de tension. Le groupe ne s’entendait pas bien ; en tant qu’intervenante, j’avais la tâche délicate de faire le lien entre des personnes hostiles les unes aux autres.