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Films d'Art et d'Essai

Antoine Ravat, Cinéma Le France

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? 

Le cinéma Le France, qui dispose de deux salles d’Art et d’Essai classées recherche, coordonne le dispositif Passeurs d’images dans la ville de Saint-Etienne. À ce titre, nous menons des actions de médiation culturelle en direction de différents publics en partenariat avec le tissu associatif, social, ou de l'éducation prioritaire.

Le partenariat avec la Maison d’arrêt La Talaudière de Saint-Etienne est donc en cohérence avec nos missions de développement culturel. Sollicités par le  SPIP de la Loire il y a douze ans, nous avons défini deux types d’actions autour de l’image : la diffusion de films et des ateliers de pratique audiovisuelle.

Quatre fois par an, nous organisons des  projections de longs-métrages, au quartier femmes le matin puis au quartier hommes l’après-midi.

Les films sont issus de notre programmation Art et Essai. Je propose une sélection de deux ou trois longs-métrages à mes interlocuteurs du SPIP, et nous retenons ensemble celui qui sera présenté. Nous essayons de choisir un film différent pour les hommes et pour les femmes.

Nous ne privilégions aucun genre ou thématique : ce sont des documentaires, des fictions…

A priori, il n’y a pas de sujets tabou. Cependant en accord avec le SPIP, je n’ai pas pensé pertinent de montrer le film Un Prophète de Jacques Audiard. Malgré la pertinence du style et du propos, nous n'étions pas convaincu de « l'effet miroir » de ce film en prison.

Nous possédons un circuit de cinéma itinérant dont la Maison d’arrêt est un des points de projection.

La salle polyvalente de l’établissement est agrée par le Centre National du cinéma et de l’image animée, ce qui nous permet de programmer des films dès la semaine de leur sortie. Les personnes détenues sont très sensibles à ces sorties d’actualité.

Elles ont le sentiment d’assister à une séance comparable à celles proposées à l’extérieur. Nous allons dans ce sens en  proposant des conditions de visionnage qui se rapprochent le plus possible d’une salle de cinéma.

Evidemment, il y a des contraintes spécifiques : dans la salle,  il n’y a pas de fauteuils, donc nous installons des bancs.

La projection se fait en 35MM ; nous avons même pu reproduire une cabine de projection depuis l'an dernier. Auparavant, le projecteur était posé au milieu des spectateurs, occasionnant des désagréments acoustiques. Il est aujourd'hui installé derrière une porte à laquelle les  services techniques de la Maison d’arrêt ont ajouté un hublot.

J’interviens en compagnie d’un technicien projectionniste. Je fais une courte présentation du film, et j’anime un débat à l’issue de la projection.

Il s’agit de proposer une analyse filmique à des personnes qui n’ont pas les codes du langage cinématographique. J’ai l’habitude de cet exercice, car nos actions culturelles s’adressent principalement à un public néophyte.

Sans séparer le fond de la forme, nous abordons le film sous un angle esthétique. J’essaie de donner des outils de lecture de l’image.

Les personnes détenues sont très sensibles à ces discussions. Leurs réactions dépendent de la force du film. Après un film qui marque, dont le propos résonne par sa problématique sociale, elles ont très envie de s’exprimer.

Par exemple, le film Gran Torino de Clint Eastwood a rencontré un franc succès. En revanche, si je leur montre un film plus léger, elles ne s’éternisent pas dans la salle après la projection, et le débat reste plus superficiel.

Une fois par an, nous invitions un réalisateur à venir échanger avec les personnes détenues. Lyes Salem est ainsi venu présenter son film Mascarades, qui traite du poids des traditions dans un petit village d’Algérie.

Nous avons également reçu Jean Pierre Thorn pour son film Allez, Yallah !, l’histoire d’un groupe de femmes en lutte contre l'intégrisme religieux.


Quelles sont les contraintes rencontrées ?

Nous avons la chance de pouvoir compter sur le soutien efficace de l’équipe du SPIP.

Les surveillants participent également au bon déroulement de nos activités. J’en veux pour preuve le fait qu’au début, nous mettions beaucoup plus de temps que maintenant à passer les portes de la Maison d’arrêt. C’est sans doute dû au fait que depuis dix ans, nous avons toujours été conscients  des règles du milieu carcéral.

Pour les projections, nous sommes autorisés à apporter notre matériel de cinéma itinérant : projecteur, enceintes, pellicule. Pour les ateliers, nous utilisons surtout notre propre matériel (caméra numérique et ordinateur Mac) bien que la Maison d’arrêt mette des postes informatiques à notre disposition.

À titre personnel, je suis heureux de cette expérience et je tiens à dire que j’ai toujours rencontré des gens agréables, participants ou personnels de l’établissement.

Nos échanges sont toujours positifs et cordiaux ; j’ai toujours senti que ces ateliers étaient une bulle d’air pour les personnes détenues.