• Français
  • English

Festival International du Film de La Rochelle

Jean Rubak, cinéaste

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? Comment est-il né ?
J’ai été contacté par Prune Engler, du Festival International du Film de La Rochelle, afin de reprendre l’activité vidéo qui avait lieu à la Maison centrale de Saint-Martin-de-Ré.

J’ai tout de suite été emballé par ce projet, et j’y ai associé Amélie Compain, avec qui j’avais déjà réalisé plusieurs films.

Dans le cadre de ces ateliers, depuis maintenant quatre ans, nous créons des films, avec les détenus, qui  sont ensuite présentés au Festival International du Film de La Rochelle.

Dans un premier temps, nous discutons avec les personnes détenues afin de connaître les sujets dont elles ont envie de parler, et nous en choisissons un ensemble. Très vite, les participants ont envie d’être dans l’action, dans la fabrication du film.

Ils prennent beaucoup de plaisir, par exemple, à l’animation des éléments en papier découpé,  car cela suppose de la manipulation ; le dessin en revanche les intéresse moins. 

Le seul détenu-dessinateur de notre atelier est sorti de prison il y a deux ans. Nous avons donc opté pour une technique  de « pixilation », c’est à dire des prises de vue, image par image, d'objets ou de personnages

Le tournage se déroule en détention, dans un petit local d’environ 18m2 qui n’a pas de fenêtre, ce qui est plus pratique pour faire le noir. Le montage est réalisé à l’extérieur par Amélie et moi-même.

L’animation se fait image par image. Nous montrons régulièrement les images obtenues aux personnes détenues pour qu’elles puissent suivre l’avancée du film.


Comment vous accomodez vous des contraintes ?
Nous avons tout de suite pris notre parti des contraintes carcérales ; c’est ainsi, et ça ne nous empêche pas de faire un travail artistique. 

Nous privilégions un matériel simple et léger : un appareil photo, un pied d’appareil, une mandarine et un petit enregistreur. Il n’y a pas forcément besoin de plus pour obtenir un résultat de qualité. Pour ma part, je ne suis pas attaché à la distinction professionnel-amateur.

J’ai réalisé 250 films de pub, c’était mon métier ; mais les films que j’ai aimé faire, ce sont des films « de vacances » que j’ai fait en dehors du cadre professionnel.

Avec les personnes détenues, nous formons une équipe. Ce qui veut dire que nous travaillons ensemble, à égalité, et qu’il n’est pas indispensable que tout le monde participe à toutes les étapes de la création.

Chacun s’investit dans ce qu’il avait envie de donner. Ainsi, deux  personnes détenues-musiciennes ont entièrement créé  la bande son.de deux films.

Amélie et  moi n’avons rien imposé, et ils ne nous ont rien imposé. Il y a beaucoup de respect mutuel. Notre relation s’est construite sur le long terme, ce que nous permet la temporalité d’une Maison centrale.

L’atelier est désormais inscrit dans leur quotidien.
Même si Amélie et moi nous fournissons un travail important en aval, nous n’avons pas souhaité être considérés comme les leaders du projet.

Au générique, nos noms figurent au même titre que ceux des personnes détenues, qui sont toutes mentionnées sous leurs patronymes complets (sauf une personne qui ne l’a pas souhaité).

Nous avons simplement souhaité mettre à part le nom du musicien, Jérôme Ducros, quand la bande son a due être réalisée à l'extérieur.


Pouvez-vous nous parler des films réalisés ?
En 2009, notre premier film, réalisé en papier découpé, s’appelait Tout autour de l’île, en  référence à la chanson de Prévert sur Belle-Ile-en-Mer, qui fut un bagne pour enfants.

Nous avions un groupe de personnes détenues qui venaient des Antilles et qui souhaitaient faire un film dans lequel elles puissent évoquer leurs souvenirs, en établissant un parallèle avec leur île natale et celle sur laquelle elles étaient incarcérées.

Partant de l’idée que les îles antillaises sont ensemencées par les noix de coco qui arrivent par la mer, nous avons imaginé que ces mêmes noix de coco atteignaient l’Ile-de-Ré, la recouvrant d’une végétation exotique.

Ce fut un film poétique et mélancolique. À cette occasion nous avons beaucoup sympathisé avec les personnes détenues. Le tournage a donné lieu à des échanges très forts, dans la petite salle à demi-éclairée où nous travaillions.

C’était comme si plus rien n’existait autour; nous étions juste réunis pour faire du cinéma ensemble.
Cette première expérience ayant suscité un grand enthousiasme, notre équipe s’est étoffée l’année suivante.

C’était juste après la tempête Xinthia, qui avait laissé  l’Ile-de-Ré meurtrie. Les personnes détenues ont souhaité parler du réchauffement climatique. J’étais heureux qu’elles se sentent concernées par un tel sujet de société ; mais je leur ai dit que dans la mesure où nous n’avions aucune connaissance sérieuse en la matière, nous allions en parler sur un mode drôle, détendu.

C’est comme cela qu’est né Comme un poisson dans l’eau. A cause du réchauffement climatique, le niveau de la mer a tellement monté que la prison est engloutie ; les personnes détenues évoluent dans un monde sous-marin !

Les détenus avaient très envie de jouer dans le film ; grace à la technique de pixilation, il fut possible d’intégrer leurs images à des dessins.

Pour le troisième projet, nous sommes partis d’un sujet qui les préoccupait beaucoup : la fermeture possible de la centrale de Saint-Martin-de-Ré, et le transfert de la population pénale vers une nouvelle « prison-Bouygues », ultramoderne et déshumanisée. 

Cette perspective les angoissait beaucoup ; il fallait en parler. Au travers du film nous en avons parlé sur un mode désinvolte, poétique.

Le site faisait l’objet de nombreux projets de réhabilitation. Tout le monde était sollicité pour donner son avis sur le devenir de la Maison Centrale, sauf eux, qui en étaient pourtant les habitants !

Je leur ai demandé ce qu’ils souhaiteraient que la prison devienne. Ils ont eu une réponse « à tomber par terre : « on voudrait que ça reste un studio de cinéma ».

Et donc, nous avons construit le film sur une mise en abyme : la prison, devenue (ou demeurée !) studio de cinéma, était le lieu de tournage d’un western. Le film C’est dans la boite a été présenté au Festival de La Rochelle, en présence d’une personne détenue qui avait participé à sa création et a bénéficié d’une permission de sortir, grâce à l'intervention du SPIP.

Le film a été repéré à cette occasion et a été présenté au Festival du Film d’Albi, où il a reçu le prix du public. Autant dire que l’équipe était gonflée à bloc pour reconduire l’expérience.

Cette année, l’intrigue se passe dans l’espace: les personnes détenues y sont des cosmonautes! Pour l’occasion, nous avons réalisé une fusée en carton.


Comment les personnes détenues s'investissent-elles dans l'atelier ?
Il y a une belle harmonie dans notre équipe, car nous sommes sur la même longueur d’ondes.

Nous avons bien vite abandonné toute ambition didactique ou pédagogique. Les gens en face de nous sont plutôt âgés, leur intention n’est pas d’apprendre un métier.  Nous n’avons pas non plus voulu nous positionner sur un champ purement ludique, occupationnel. 

La notion clé, c’est celle de création. Au départ, il y a leur intérêt pour la création artistique. Nous sommes venus vers eux en tant qu’artistes, on s’est rencontrés autour d’une envie commune, d’un projet collectif, et depuis on fait du cinéma ensemble. C’est aussi simple que ça.