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Festival International du Court Métrage de Clermont Ferrand

Eric Wojcik, Délégué général de

Sauve qui peut le court métrage

 

Comment est né ce projet ?

Depuis plus d'une dizaine d’années, j’organise des projections cinéma de court-métrage en détention. Le point de départ était un constat fait en 2001 lors d’une réunion à la direction régionale de Lyon : des détenus littéralement engloutis par leur surconsommation de télévision, peu ou plus de cinéma en établissements, absence de discernement des contenus. J’ai proposé de démontrer la faisabilité de mener des projections cinéma en milieu carcéral, je suis donc intervenu en test dans les Maisons d’arrêt de Paris-La Santé, Marseille-Les Beaumettes, Saint Quentin Fallavier, Clermont Ferrand … puis une action a commencé … Bourges, le Puy-en-Velay, Montluçon, Moulins-Yzeure  Maison d’arrêt et quartier Maison Centrale m’ont reçu. Le dispositif s’est peu à peu installé, les interventions sont devenues régulières depuis 2006 dans les Maisons d’arrêt de Clermont Ferrand, Riom, Aurillac et au Centre de détention de Riom …

La fréquence est variable mais elles se déroulent en général une dizaine de fois par an sur l’ensemble de ces établissements, entre mi-juin et fin septembre. Cette période coïncide à un déficit d’offre d’activités culturelles en prison, et une meilleure disponibilité dans mon emploi du temps.

Le principe de l’activité est toujours  le même ; les personnes détenues assistent à la projection d’un programme de courts métrages d’une heure environ suivi d’une discussion que j’anime. Ces séances sont proposées à l’ensemble des détenus mais dépasse très rarement pour des raisons de sécurité une quinzaine personnes.

Elles ont un caractère ponctuel, chacune est différente de la suivante. La partie projection n’est pas précédée d’ateliers de préparation ou de programmation en amont ; une discussion suit immédiatement la projection, l’échange se structure autour des films projetés et en fonction des capacités et de la disponibilité intellectuelle du groupe. Il n’y a pas non plus de cycles de projections autour d’une thématique choisie, le fort turn over de la population pénale en Maison d’arrêt particulièrement instable d’une séance à  l’autre rend difficile voire impossible la construction d’un projet dans la continuité.

Au début, un puis une chargé(e) de mission pour le développement culturel en milieu pénitentiaire assurait l’interface avec l’administration pénitentiaire, prenait en charge  le montage administratif et articulait le volet cinéma avec les autres projets culturels. Il n’y a plus cette personne en région Auvergne depuis 2010, donc je discute désormais directement avec les personnels des SPIP concernés. Le point de départ est une lettre d’intention qui précise le nombre d’interventions et les lieux, le partenariat est formalisé par devis et bon de commande.



Quels sont les objectifs de ce projet :


Le projet répond a trois idées force : restituer en milieu empêché l’actualité récente d’un événement cinématographique majeur, le festival du court métrage de Clermont Ferrand ; créer les conditions d’un vrai spectacle cinématographique ;  faire la promotion du cinéma par le court métrage et proposer grâce à son extraordinaire diversité une initiation à la lecture de l’image.

Le projet s’inscrit dans le cadre du Festival International du Court Métrage de Clermont Ferrand. Il s’agit de la plus importante manifestation cinématographique mondiale consacrée au court métrage, et du deuxième festival de cinéma en France après Cannes. C’est donc une expérience intense en émotions ou peuvent être proposés des films d’animation, documentaires, comédies, films expérimentaux… Les films sont généralement issus de la programmation du dernier festival et proviennent de la cinémathèque du Festival.

La discussion qui s’engage à l’issue de la projection doit permettre aux personnes détenues de saisir les enjeux du film, sur la forme comme sur le fond. J’essaie de donner des éléments de compréhension de l’image, qu’est ce que ? et pourquoi faire un champ contre champ ? qu’est ce que la profondeur de champ ? mais aussi basiquement ce qui différencie un documentaire d’une fiction. En fonction de la sensibilité des personnes détenues, de leur capital culturel, ce travail d’analyse peut être approfondi. Je m’appuis uniquement sur du concret, sur les films qu’elles viennent de voir. Le format du court-métrage se prête bien à ce temps de visionnage puis d’échanges. 

Le troisième principe qui sous-tend mon action est d’offrir aux personnes détenues un vrai spectacle, de les mettre en condition de spectateurs. Pour cela, je veille à ce que la projection se fasse dans de bonnes conditions, et ce malgré les contraintes du lieu. Je préfère leur proposer des images sur petit format mais de bonne qualité, plutôt qu’une projection sur un écran télé. L’idée, c’est de leur faire vivre un moment exceptionnel, hors de leur quotidien, obtenir le noir.

De fait, mon projet se situe entre l’atelier (malgré son caractère ponctuel), la séance de cinéma ludique et une démarche de vulgarisation (dans le bon sens du terme).



Quelles sont les contraintes, les limites que vous rencontrez ?

L’environnement carcéral implique des contraintes hallucinantes. Le matériel introduit en détention doit nécessairement être léger et mobile. Avant, je venais avec un rétro- projecteur, un DVD ; aujourd’hui, j’apporte un ordinateur, des fichiers, une valise son.

Il est difficile d’obtenir de bonnes conditions visuelles et acoustiques. La salle de cours mis à ma disposition  n’est absolument pas adaptée. Et faire le noir dans la salle peut être interprété comme allant à l’encontre des règles de sécurité !

Quant aux contraintes plus implicites, je tiens à souligner que je suis libre du choix des courts métrages que je diffuse. L’administration pénitentiaire n’a pas de droit de regard, et c’était une condition préalable à mon intervention. Cependant, sans parler d’autocensure, je suis attentif à choisir des films adaptés au public que je rencontre. Je fais ma programmation dans l’optique d’une séance tout public, et j’arrive en détention avec un fil conducteur et des points d’entrée pour conduire la discussion.



Quelles sont les réactions des personnes détenues ?

Leurs réactions sont très variables car les personnes ont des profils et des parcours très différents. Selon que les groupes constitués sont plus ou moins homogènes, les discussions seront libres ou entravées. Avec l’expérience, j’ai appris à me constituer une réserve de films de rechange, au cas où la séquence proposée paraitrait incompatible.

Sauve qui peut le court métrage est un pôle régional d’éducation à l’image, donc nous avons l’habitude de conduire des activités pédagogiques, en direction des publics scolaires par exemple. Mais le travail est ici très différent, car nous disposons de plus de temps avec les scolaires, et la possibilité d’échanger en amont avec les professeurs.



Quelles sont vos perspectives ?


La fréquence de mes interventions dépend de la programmation culturelle du SPIP dans chaque établissement.  Ainsi je ne suis intervenu qu’une fois au centre pénitentiaire de Moulins Yzeure, car le SPIP de l’Allier a souhaité privilégier d’autres types d’action et des acteurs locaux.

Mais une demande existe, et mon action est reconduite depuis dix ans à Clermont-Ferrand, Aurillac et Riom. En 2012, malgré une nouvelle surcharge de travail au niveau des SPIP rendant une mise en place plus compliquée, elle devrait se renouveler sur une base analogue.

À l’avenir, nous imaginerions bien la mise en place d’un atelier de création et de pratique de l’image, plutôt orienté animation, des réflexions devraient également se mettre en place autour de la construction d’un nouvel établissement au nord est de Clermont Ferrand.