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Festival intergalactique de l’image alternative

Eric Le Lan, animateur audiovisuel

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

Canal Ti Zef est une association de vidéo brestoise, créée en 2001 et reconnue d’éducation populaire. Elle accompagne des projets de réalisation audiovisuelle et propose régulièrement des projections de films dans divers lieux (bars, associations). Elle organise chaque année depuis 2001 le Festival intergalactique de l’image alternative. Le Festival est construit autour d’une volonté de faire connaître une culture et d’échanger, avec comme support principal le film documentaire diffusé hors des grands circuits commerciaux, mais aussi des concerts et des ciné-concerts.

Nous avons animé un atelier sur l’image à la Maison d’arrêt de Brest que nous poursuivons tous les ans. Il consiste en la projection d’un film dans le cadre du Festival intergalactique.

 

Qu'en est-il de vos actions de diffusion  ?


Elles s’inscrivent dans le cadre du Festival intergalactique de l’image alternative. Depuis onze ans, une semaine en octobre, le Festival rassemble quelques 2000 personnes, séduites par le concept : pratique du prix libre, mélange de concerts et de projections cinéma, programmes adaptés au jeune public ... Chaque année, nous proposons sept à huit séances de projections autour d’une  thématique ou d’un pays invité.

Nous saisissons l’occasion du Festival pour diffuser à la Maison d’arrêt de Brest un film issu de la programmation, en présence de son réalisateur.
Pour la huitième édition du Festival, en 2009, nous avons présenté un film très politique : Résister n’est pas un crime  de Marie-France Collard, Foued Bellali et Jérôme Laffon. Le film raconte le procès, en Belgique, de onze membres présumés du DHKP-C, une organisation marxiste turque jugée terroriste.
Il était intéressant de recueillir les regards et avis des personnes détenues, sensiblement différents  de ceux des publics auxquels nous avons l’habitude de présenter nos films. Par exemple, les personnes détenues effectuaient des parallèles entre les conditions de détention en France et en Belgique.
Le film leur a beaucoup plu, si bien que les participants de l’atelier vidéo ont décidé d’en faire un sujet, avec l’interview du réalisateur invité.

En octobre 2012, nous sommes venus présentés le film Comme un oiseau dans un aquarium, de Thomas Roussillon. Ce documentaire raconte l’expulsion d’un squat occupé par des demandeurs d’asile. Bien qu’il  ait plu, un des aspects du film a posé problème : une bonne partie des dialogues étaient en langue étrangère, donc sous-titrés. Le film n’était pas accessible aux personnes illettrées. Nous n’y avions pas pensé, mais nous en tiendrons compte pour les prochaines projections.

Le Festival accueille aussi des groupes de musiques, que nous invitons à venir se produire à la Maison d’arrêt.
Je garde le  souvenir de la performance du Ministère des Affaires Populaires, un groupe de Hip Hop, en 2008. À la fin du concert, les artistes ont invité les personnes détenues à monter sur scène pour faire un bœuf. Contre toute attente, les surveillants ont accepté ;  ce fut un beau moment de partage et  liberté.
Beaucoup de personnes détenues se reconnaissent dans la culture Hip Hop ; c’était important de faire venir un groupe avec lequel ils puissent se reconnaître.
Malgré tout, nous proposons des concerts éclectiques, qui brassent tous les genres musicaux.

Plus récemment, nous avons invité le groupe Familha Artus, qui fait de la musique expérimentale en puisant dans le répertoire tribal gascon. Bien que cela ne ressemble en rien à ce qu’ils ont l’habitude d’écouter, les détenus ont apprécié ! La seule expérience un peu moins réussie fut le concert de Rue Rouge, un groupe mêlant jazz et chansons françaises, mais c’était principalement dû aux mauvaises conditions acoustiques de la salle de spectacles.

Qu'elles sont les difficultés rencontrées ?


La temporalité de la Maison d’arrêt n’est pas adaptée à un atelier vidéo.
Cette activité n’a de sens que si les participants sont impliqués du début à la fin, depuis l’écriture du scénario jusqu’au montage du film. Or ce n’est jamais le cas ; en raison des transferts, des sorties, les groupes sont sans cesse renouvelés.

Dans le même temps, la procédure d’obtention des autorisations de diffusion est très longue. Pourtant, il ne s’agit que de diffusion en interne, dans l’enceinte de la prison !
De multiples raisons expliquent cette lenteur : changements au sein de la Direction, absence de communication entre les personnels, obligation de montrer les  rushs avant et après le montage...
À l’encontre de toute pédagogie, les personnes détenues n’ont pas la possibilité de voir le résultat de leur travail. Quand le film est finalement montré, rares sont les participants encore présents.

De petits aléas viennent « grignoter » les deux heures de séance : les surveillants tardent à amener les participants, les portes tardent à s’ouvrir…Tout cela résulte de contraintes et d’impératifs qui nous échappent.
Sans compter les erreurs de retranscription dans les notes de service, qui m’obligent à attendre l’intervention du Directeur pour pouvoir rentrer avec mon matériel.

Les conditions de projection sont loin d’être optimales. La configuration de la salle de spectacles isole les femmes détenues, installées sur le « balcon » pour ne pas communiquer avec les hommes, assis en bas. Nous ne pouvons pas les voir depuis l’estrade, donc il est impossible d’engager la discussion après le film. C’est quand même problématique qu’aucune de nos actions de diffusion ne puisse toucher les femmes.

De façon paradoxale, à ces contraintes matérielles s’oppose une certaine liberté laissée dans le choix des contenus. Nous avons montré des films assez polémiques, en tout cas porteurs de réflexions politiques fortes, sans que l’administration n’y trouve à redire.

Enfin, il faut dire un mot sur le manque de moyens financiers qui est le principal frein au développement des actions culturelles en prison. Si on veut construire quelque chose sur le long terme, il faut s’en donner les moyens, et donner des moyens. Nous, intervenants, nous donnons les moyens de bien faire les choses. C’est dans la philosophie de notre association que d’accepter de réduire nos salaires pour pouvoir participer à des projets qui nous intéressent. Mais au bout d’un moment, les bouts de ficelles finissent par casser. Les institutions doivent prendre le relais et nous donner des moyens, c’est-à-dire des financements.

Quel sens donnez vous à votre action ?


Nous sommes une association d’éducation populaire. Pour nous l’éducation demeure partout.
La première des motivations, c’est de permettre à ces personnes de sortir de leur enfermement et passer un bon moment. Un participant de l’atelier vidéo, en détention provisoire, me disait qu’il serait devenu fou s’il était resté toute la journée dans sa cellule avec son co-détenu.
Nos activités représentent aussi une ouverture sur l’extérieur, une possibilité pour les  détenus de porter un regard différent sur les images qui les entourent.

Nous essayons de proposer une programmation équilibrée ; de montrer des choses qui leur plaisent et dans lesquelles ils peuvent se reconnaître, mais aussi de leur faire découvrir des genres nouveaux. Malgré tout, nous ne voulons pas aller vers des formes artistiques trop arides et expérimentales. Une fois qu’ils sont installés dans la salle de spectacle, sans la possibilité de sortir avant la fin, les détenus ne se priveraient pas pour faire du bruit et troubler la séance si le film ne leur plaisait pas !

Eric Le Lan et le CVI