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Festival Images de Justice

Marianne Bressy,
réalisatrice et chargée de programmation

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?
Comptoir du doc est une association dédiée au cinéma documentaire. Fondée en 1997, elle  organise des projections de films, des journées de formation et des ateliers de programmation et de réalisation auprès de différents publics, dans le département d’Ille-et-Vilaine.

Je suis chargée de la programmation d’Images de Justice dont c’est cette année la neuvième édition. Il s’agit du seul Festival en France dédié aux films questionnant la justice ;  en marge des projections, nous organisons des rencontres avec les cinéastes et avec des professionnels de l'institution judiciaire.
En avril 2011, je suis venue présenter des films issus de la sélection officielle au Centre pénitentiaire de Rennes-Vezin.

Nous avons montré Le déménagement, en présence de sa réalisatrice Catherine Rechard.

Ce documentaire a été réalisé en 2010, à l’occasion du transfert des personnes détenues de la Maison d’arrêt de Rennes vers le nouveau Centre pénitentiaire de Vezin. La réalisatrice avait recueilli le témoignage des personnes détenues et des personnels sur leurs attentes et leurs inquiétudes à l’égard de cette prison gigantesque et ultramoderne. En creux, le documentaire posait la question du lien entre la modernisation des locaux et l’amélioration de la vie en détention.

Quelque temps avant le tournage, Comptoir du doc avait organisé un atelier de programmation de documentaires à la Maison d’arrêt, afin d’associer les personnes détenues à la réflexion sur l'architecture  et l'urbanisation.

Le débat qui a suivi la projection du film a tourné court.
Les personnes détenues ont surtout profité de la présence du Directeur pour le prendre à partie sur les nombreux dysfonctionnements de l’établissement. Il y a eu peu d’échanges avec la réalisatrice. Cette absence de débat ne m’a pas étonné. Les personnes détenues n’étaient pas confrontées à un  témoignage ou à une expérience extérieure. C’était leurs paroles que le documentaire donnait à voir, qu’auraient-elles eu à dire dessus ?
Si elles avaient eu à présenter ce film à un public extérieur, les discussions auraient sans doute étaient plus riches.

Quelques jours après, nous avons organisé la projection du film Bad Boys, cellule 425, de Janusz Mrozowski, qui devait être présenté le soir même dans le cadre du Festival.
Le film suit pendant dix jours le quotidien de sept personnes détenues dans une cellule de 15m2.

Généralement, quand on organise une projection en prison, on prend soin de ne pas choisir de formats trop longs, ou sous titrés, sinon les personnes décrochent. Là, nous avons montré un film polonais en version originale, qui dure deux heures et se déroule dans le huis clos d’une cellule !

Le pari était osé, mais le résultat a été très positif. Parmi les douze spectateurs, dix sont restés jusqu’à la fin. Ils se sont montrés attentifs et intéressés, établissant des parallèles entre leur situation et celle des personnes détenues en Pologne.

Le film était empreint d’une réflexion catholique sur la notion de rédemption et de culpabilité. C’était intéressant de questionner le sens de la peine sous cet angle de vue, qui n’est pas celui que nous avons en France.

Malheureusement, il nous restait peu de temps pour échanger à l’issue de la projection.
Mais je ne doute pas que le film ait nourri la réflexion des personnes, et il a eu le mérite de leur montrer quelque chose de différent.
Comptoir du Doc coordonne Le Mois du Film Documentaire, dispositif national qui se déroule une semaine en novembre et donne une visibilité à des films documentaires peu vus.

Dans ce cadre, j’ai animé un atelier de programmation au Centre pénitentiaire de Vezin, en aout 2011.

L’atelier a duré cinq jours. Nous avons travaillé sur un corpus de cinq films issus de la sélection réalisée par Pascal Bouvier pour Comptoir du doc : La Mort de Danton d’Alice Diop, L'innocence d'Adrien Charmot, Saint Marcel, tout et ne rien voir de François Hien et La pieuvre de Laetitia Carton.

J’avais dégagé une unité thématique, le corps et la maladie, qui a servi de fil conducteur pour les présenter et effectuer une analyse comparative.
Chaque jour était consacré à la diffusion d’un film. Les séances étaient trop courtes pour donner lieu à une introduction approfondie et à une sensibilisation au cinéma documentaire.
De même, nous avons laissé de côté le travail sur la sémiologie visuelle. Il fallait rentrer dans le vif du sujet : ce qui m’intéressait, c’était de mettre en lumière les  différences d’écriture documentaire.

Je voulais leur montrer que le traitement d’un même thème pouvait donner lieu à des formes narratives différentes. C’est pourquoi j’avais choisi une variété de  formats et de genres documentaires.

J’avais aussi amené des courts-métrages documentaires, car leur forme est plus ludique, plus proche de la fiction, plus expérimentale aussi.

Le documentaire n’est pas une captation brute du réel, c’est une narration, le point de vue d’une personne. Les différences d’écriture tiennent au rôle que s’est donné le  réalisateur : est-il présent à l’écran, est-il absent, utilise-t-il une voix off, a-t-il recours à une écriture poétique ? Toutes ces questions tracent une ligne de partage entre le documentaire et le reportage.

Contrairement au reportage qui retranscrit une situation dans un sens immédiat et dans un but d’information,  le documentaire ordonne des fragments de réel  et les communique selon une vision plus analytique ou plus personnelle. J’ai eu la chance de travailler avec huit personnes très motivées, et nos échanges ont été profonds.

Le travail s’est surtout concentré sur l’analyse des écritures. Opérant par comparaison, nous avons identifié le positionnement de l’auteur, le choix du monteur, les erreurs ou les faiblesses du film.

L’objectif était de choisir un documentaire et de le défendre devant un public ; les participants devaient donc être lucides sur les qualités et les défauts des films présentés.

Dans chaque cas, ils étaient amenés à se demander : qu’aurais-je fait si j’avais été le réalisateur ? C’était aussi une façon de faire d’eux des spectateurs plus critiques, et non de simples consommateurs de programmes télévisés.

Le film qu’ils ont choisi, La mort de Danton, n’était pas celui  qu’ils avaient préféré. Mais, ayant la responsabilité de proposer un spectacle collectif, ils ont eu le souci de présenter le film qui serait le plus à même de rencontrer l’intérêt du public. Ils ont pris en compte le fait que contrairement à eux, les spectateurs n’avaient pas été sensibilisés à l’image. Le film leur serait livré brut, et de fait ils risquaient de ne pas avoir accès à un film plus exigeant. Ils ont fait le choix du consensus.

Ils auraient voulu pouvoir adopter la démarche qui fut la mienne en  atelier, c’est-à-dire montrer ce film comme première prise de contact avec le cinéma documentaire, et ensuite présenter leur coup de cœur. Pour des questions de temps, ce ne fut pas possible.


Quelles étaient les contraintes ?
Les conditions matérielles de projection sont loin d’être idéales. En atelier, nous diffusons des films sur support DVD, sur une télévision. Les films proposés à toute la détention sont projetés sur un écran dans le gymnase, malgré la luminosité et les mauvaises conditions acoustiques.

La vraie contrainte, c’est le peu de temps qui nous est imparti. Les séances durent deux heures : après avoir visionné le film, il reste très peu de temps pour la discussion, alors que c’est ce qui donne sens à l’atelier. Le démarrage de l’atelier est toujours ralenti par les mouvements, les portes à passer ; les participants n’arrivent jamais à l’heure, parfois certains ne viennent pas, sans que l’on sache si c’est de leur fait.

Les participants de l’atelier de programmation était tous en détention préventive ; l’un d’eux a été libéré au cours d’un l’atelier !
La sensibilisation à l’image nécessiterait de s’inscrire dans la durée.

Or, pour des raisons budgétaires, il n’y a pas d’activités régulières, seulement des opérations ponctuelles.


Quelles sont vos perspectives ?
Je vais bientôt organiser une projection, dans le cadre d’Images de Justice. Cette année, le Festival donne à voir des premières réalisations.

À Vezin, j’ai choisi de montrer Les lessiveuses, de Yamina Zoutat.
Il s’agit, une fois encore, d’une proposition exigeante. Le  film est difficile d’accès, car il est plein de symboles, de non-dits. La réalisatrice parle du quotidien des mères de détenus, autour du soin apporté au linge de leurs fils, qu’elles amènent chaque semaine au parloir. Les plans sont longs, se concentrent sur les gestes répétés, le linge qui sèche. Le  film est magnifique, tout en pudeur et en émotion retenue.

C’est un film rare, que je veux absolument montrer aux personnes détenues. Comme ça parle de leurs mamans, je pense que ça va les intéresser.