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Fabrique d'Images

Erik Chevalier, vidéaste

 

Pouvez-vous nous présenter vos actions?

Cela fait une quinzaine d’année que j’interviens en milieu carcéral.
C’est une dimension importante de ma pratique professionnelle : j’ai le souci de transmettre la pédagogie de l’image, et j’aime la relation particulière qui s’établit avec les personnes sous main de justice.
Le plus gratifiant, c’est de constater que ces personnes, qui s’inscrivent de façon volontaire, n’auraient jamais eu l’idée de participer à ces activités à l’extérieur. Il se joue, à l’intérieur de la prison, une rencontre absolument inédite, que rien ne prédestinait, entre des personnes très différentes qui manifestent une curiosité qui n’aurait peut-être pas eu l’occasion de naître dans d’autres circonstances.

Je peux vous parler de trois projets. Le premier a été mené à la Maison d’arrêt de Dunkerque, il y a quinze ans. Ensuite, il y a eu l’expérience « La Fabrique d’Images » au Centre pénitentiaires de Longuenesse. Enfin, j’ai animé des ateliers d’analyses filmiques au Quartier Maison Centrale de Lille-Sequedin.

Quelle fut votre première expérience en prison?

À l’époque, je travaillais au Studio 43, un cinéma d’art et d’essai. Par l’intermédiaire de la MJC, j’ai commencé à animer des ateliers hebdomadaires à la Maison d’arrêt de Dunkerque, en compagnie d’un intervenant-technicien.

Nous avions décidé d’être l’œil des personnes détenues à l’extérieur. Les images qu’elles ne pouvaient pas filmer, au-delà des murs, nous allions les recueillir pour elles.
Nous étions des opérateurs, de simples exécutants : elles devaient nous « diriger », et donc nous indiquer avec précision la prise de vue, le cadrage, l’effet qu’elles souhaitaient obtenir. L’exercice leur demandait de se montrer attentives, spécifiques. Obligées d’anticiper, de se projeter sans avoir de visibilité, elles étaient mises en position d’argumentation artistique. Parfois, nous faisions exprès de rapporter un panel plus larges d’images que celles demandées, afin que leur choix s’exerce avec d’avantage d’exigence et de précision.
En jouant sur la métaphore de la situation, nous abordions différentes techniques audiovisuelles : le hors champ et la question de la présence, le cadrage, les échelles de plan…

Il y a eu des moments émouvants, comme lorsque  nous sommes allés filmer chez une personne détenue, et qu’elle a fait le commentaire des séquences en voix off.

Parlez-nous de "La Fabrique d'Images".

Au Centre pénitentiaire de Longuenesse, j’ai animé, pendant un an et demi, un atelier de réalisation vidéo que nous avions baptisé ainsi.

J’avais été associé à l’élaboration du projet dès le début. Trois ans avaient été nécessaires pour en définir les modalités, en collaboration avec mes interlocuteurs : du SPIP, de la direction du CP, les personnels en charge de l’informatique et du canal interne, et l’association Hors Cadre, qui coordonne les activités culturelles dans les établissements pénitentiaires de la région. Tout en tenant compte des spécificités du public et du lieu, j’avais le souci de mettre en avant des principes qui me sont chers : la rencontre, le coté novateur, le travail sur les contraintes.

Il s’agissait de réaliser des courts-métrages pour alimenter le canal vidéo interne. Un groupe de surveillants se chargeait déjà du volet informatif ; nous avions donc souhaité nous concentrer sur la dimension culturelle. Nous proposions des œuvres de fiction, mais aussi de petits « reportages » sur les activités artistiques proposées au sein de l’établissement, afin de donner aux personnes détenues l’envie d’y participer. Lorsque l’association Escales de lettres organisait une rencontre avec un écrivain, un participant de « La Fabrique d’Images » venait réaliser son interview, après un long travail de préparation et de documentation.

Mon atelier avait une configuration inédite ; j’avais obtenu que s’y mélangent des personnes détenues du Centre de détention et d’autres personnes détenues à la Maison d’arrêt. Le groupe constitué était très hétérogène ; les différences de régimes de détentions, d’âges, de profils socio culturels, offrait une multiplicité de points de vue et donnait lieu à des échanges fructueux.

Notre travail a permis d’actualiser et de redéfinir la notion de contrainte.
Placées sous main de justice, les personnes voient leur liberté entravée au quotidien. Dans la conduite d’un projet artistique en revanche, les contraintes sont celles que l’on choisit de se donner et qui libèrent la création.
Face à la mixité des profils et des attentes, le groupe n’est pas une évidence. La synergie, la cohésion se construisent à force d’échanges, de dialogues, et surtout, de temps. C’est au bout de plusieurs séances que la confiance s’établit et que le groupe se met au travail.
Ensemble, nous définissions un cahier des charges, des règles auxquelles nous acceptions, d’un commun accord, de nous soumettre. Ces règles étaient indispensables à la réalisation du projet, depuis l’écriture du scénario jusqu’au montage.

Aux règles que l’on se donne, s’ajoutaient les contraintes spécifiques à l’environnement carcéral. Nos possibilités de tournage étaient très limitées : nous ne devions pas montrer de prises de vue de la prison, et l’administration était réticente à l’idée que les personnes détenues apparaissent à visage découvert, bien que leurs images leur appartiennent.
Ces contraintes nous obligeaient à nous mettre en capacité d’inventer d’autres formes d’expressions.

Créer collectivement à partir de règles imposées et de contraintes choisies, c’est je pense un des potentiels d’épanouissement les plus forts dans l’univers de la prison.

Pouvez-vous nous nous citer des exemples de réalisation ?


À l’été 2011, dans le cadre du dispositif « Nos Quartiers d’été », nous avons mis en place un ciné/concert expérimental avec Fred Gregson, compositeur et co-fondateur de la Compagnie du Son, qui animait un atelier de percussions au Centre pénitentiaire de Longuenesse.

Dans la salle polyvalente de l’établissement, nous avons  présenté simultanément une création sonore autour des percussions, exécutée en live par des personnes détenues musiciennes, et un film à partir d’images pré-existantes et d’images fabriquées en atelier.
La voix off d’une personne détenue faisait la narration d’un poème autour de l’envol.
Les images montraient des personnes en train de voler, qui  avaient été filmées sur un fond vert, avec des ailes qu’ils s’étaient choisies (de papillons et d’autres insectes) dans le dos,. Pour donner une dimension universelle et onirique à notre propos, nous avions eu recours à l’anthropomorphisme. Nous avions pu filmer de petits animaux pendant les ateliers : des escargots, des araignées. À la manière d’une fable, le cheminement de l’escargot illustrait le rapport au temps.

L’année dernière, nous avons présenté un film dans le cadre du concours « Welcome to the Moon » de  l’association Dick Laurent. Cette structure de production associative organise régulièrement des « appels à films » ouvert à tous, autour de contraintes de réalisation imposées.  En 2011, le film devait durer moins de 6 minutes, et intégrer une ligne blanche, un claquement et un angle de prise de vue improbable.
À ces contraintes s’ajoutaient pour nous toutes celles avec lesquelles nous avions l’habitude de composer.
Grace à la créativité du groupe, nous avons relevé le défi.

Nous avons montré une télévision-fenêtre sur l’extérieur, mettant en jeu les images audiovisuelles omniprésentes en détention et les aspirations à une ouverture sur le monde.
Le film a été créé à partir de prises de vue extérieures que j’ai réalisé sur la demande des participants, d’images existantes issues de programmes télévisuels, et d’images fabriquées en atelier, intégrant des effets spéciaux. Grâce à notre fond vert, nous avons incrusté l’image de personnes détenues dans une bulle qui traverse l’écran de télévision.
Le plus agé d’entre nous, a partagé ses souvenirs des premiers pas sur la lune. Nous avons utilisé les images d’archives de cet évènement.

Le film a été sélectionné et projeté au cinéma associatif L’Univers à Lille, dans le cadre de la sélection officielle de « Welcome to the Moon ». Deux  participants de « La Fabrique d’Images » ont pu bénéficier d’une autorisation de sortie pour assister à  la projection. Ils ont ainsi eu l’occasion d’échanger avec des cinéastes professionnels.

Cette expérience s’est terminée l’année dernière, suite à des changements de personnels, et dans une moindre mesure pour des raisons budgétaires.

Enfin, quel était le principe de vos ateliers de lecture de l'image ?

J’ai animé ces ateliers au quartier « Maison centrale » (QMC) du Centre pénitentiaire de Lille-Sequedin. L’expérience s’est terminée récemment, avec la fermeture définitive du QMC.

Il s’agissait de proposer à un groupe de personnes une analyse des images, qu’elles soient issues du cinéma ou de la télévision.
J’enregistrais des programmes télévisuels choisis par les participants, puis j’apportais ces enregistrements en atelier et nous les décryptions ensemble.
J’aimais bien que le lien se tisse au-delà du temps que nous passions ensemble. En travaillant pour eux à l’extérieur, je créais un mouvement entre le dedans et le dehors qui ne s’éteignait pas à la fin de la séance. L’activité n’était pas juste ponctuelle, elle occupait nos esprits et se nourrissait de nos expériences quotidiennes.

Nous avons travaillé autour du traitement médiatique des élections présidentielles. J’ai effectué les montages en parallèles de deux émissions de débats, pour mettre en évidence les codes immuables de mise en scène.
Les ateliers ont aussi permis une ouverture sur le cinéma et les séries télé. Prenant appui sur leurs films cultes (je pense par exemple à Réservoir dog de Quentin Tarantino), je leur ai fait découvrir des films qu’ils ne connaissaient pas, comme The killing de Kubrick. Je laissais toujours une copie du film en consultation libre à la médiathèque.

Quand il est question d’analyse, la mixité des profils est plus que jamais une chance. Il y avait par exemple un monsieur qui était féru de philosophie. Il nous avait dit qu’il ne regardait jamais la télévision ; il avait de fait un regard différent du nôtre sur les images. Ce monsieur était impressionnant dans l’exercice de sa passion. Quand il s’intéressait à un auteur, il lisait l’ensemble de son œuvre !
S’adresser à cette personne, comme aux autres, nécessitait d’être rigoureux dans le choix des mots, d’être pertinent dans les propositions de réflexions.

Quelle était l'implication des participants aux ateliers ?

Les  personnes sous main de justice, dans leur ensemble, se distinguent par une analyse pointue de leur environnement. J’ai rarement eu l’occasion à l’extérieur d’être confronté à autant de sensibilité, d’intensité et d’exigence dans le rapport à l’image.

Paradoxalement, ces personnes, grandes consommatrices d’images télévisuelles, ont un regard distancié et lucide. Elles ne voient du monde que ce que les médias leur en montrent, et pourtant elles savent faire preuve de discernement.
Certaines développent des pratiques étonnantes : par exemple, elles pratiquent simultanément la radio et la télévision, en coupant le son de la télévision.
Loin d’être dans la consommation passive, elles sont sans cesse dans le découpage, la recomposition, le détournement des messages et des images qu’elles reçoivent.

C’est sans doute dû au fait qu’elles-mêmes évoluent dans un lieu qui se prête aux représentations fictionnelles et  cinématographiques.
Je n’aborde jamais cette dimension. Pour ma part, je travaille avec des personnes, pas avec des détenus. Nous ne parlons pas directement de la prison ; si nous choisissons de traiter de problématiques en lien avec leur situation, c’est toujours de manière détournée.

Les échanges sont très forts, parce que nous avons su trouver la juste temporalité. En prison, il faut composer avec ce rapport particulier au temps, entre  densité et dilution. C’est pourquoi il était important que mes ateliers se déroulent à un rythme hebdomadaire, qu’ils deviennent un rendez-vous pour chacun de nous.

J’ai aimé, une fois encore, ouvrir des espaces de rencontres inédits et totalement imprédictibles. Nous ne pouvions pas savoir ce qui allait arriver.
Bien que très différentes, les personnes se sont  investies  avec la même sincérité, sans doute parce que n’étant pas tournés vers leur situation de détenus, nous n’étions pas dans la revendication ou dans le retour sur le passé.