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Exposition itinérante "savoir-faire et faire savoir"

Laurent Nachbauer, responsable du service éducatif et de médiation culturelle de l’écomusée de l’Avesnois

 

Pouvez-vous nous présenter le projet de création d'une exposition itinérante que vous avez mené avec le Centre pénitentiaire de Maubeuge ? Comment est-il né ?
L’écomusée de l’Avesnois est l'un des premiers écomusées de France. Il reflète l'histoire artisanale et industrielle du XIXe siècle.

Constitué de quatre sites (musées du verre à Trélon, du textile à Fourmies, du bois à Felleries et du bocage à Sains-du-Nord), il fait la part belle aux démonstrations des techniques anciennes et participe en cela à la valorisation du patrimoine du sud du département du Nord.

Il y a quatre ans, Marc Le Piouff, chargé de mission culture-justice pour le Nord-Pas-de-Calais, travaillant au sein de l'association Hors cadre, m'a invité à une formation. J'y ai participé avec Michelle Flamme de l'association "L'âme des mots" qui a animé des ateliers d'écriture en prison.

L'écomusée a alors choisi d'accueillir les "voixprêtées" : soirées où les textes écrits dedans sont lus par des "gens du dehors". Ce fut mon premier lien avec le milieu carcéral et avec le Centre pénitentiaire de Maubeuge en particulier.

J'ai ensuite eu envie de proposer un projet à l'administration pénitentiaire, mais la spécificité de l’écomusée de l’Avesnois, constitué de musées de sites spécialisés dans la culture scientifique et technique, m'a fait réaliser qu'il n'allait pas être possible de sortir des pièces pour les montrer en prison, comme aurait pu le faire un autre musée.

Il fallait donc commencer par une visite sur les sites. Ma collègue du service éducatif et de médiation culturelle Sophie Marion et moi-même sommes allés présenter notre projet aux détenus en mars 2009.

L'idée était de leur permettre de vivre une expérience plus poussée que celle d'un visiteur lambda : ils allaient pouvoir essayer des techniques (filage de la laine, soufflage de verre, tournage sur bois, fer forgé), rencontrer des artisans, etc.

En mai 2009, quatre sorties de trois heures ont été organisées avec cinq hommes incarcérés au centre de détention. Elles ont à chaque fois été très actives : les détenus ont par exemple réalisé des interviews. Cela a été complété en juin 2009 par une dizaine d'ateliers en prison, d'environ deux heures chacun.

Le but était de monter une exposition autour des notions qui constituent le fondement même de l’écomusée (travail, savoir-faire, transmission, patrimoine)... en trois mois.

Les détenus avaient donc des "devoirs à la maison" pour avancer entre les ateliers hebdomadaires.

Le groupe de ceux qui avaient bénéficié des visites sur sites a été élargi à des détenus qui participaient aux ateliers d'écriture mais qui n'étaient pas éligibles aux sorties. Il y a donc eu "transmission d'expérience" de la part des "anciens" vers les "nouveaux".

Au total, le projet rassemblait une dizaine de personnes. Mes collègues des autres services de l'écomusée (graphiste, commissaire d’exposition, chargée de communication) sont intervenus eux aussi, tour à tour, pour expliquer aux détenus la méthodologie de la création d'une exposition.

Finalement, ce sont six panneaux thématiques qui ont été fabriqués, au sujet de l'objet, du geste, de l'homme... Les détenus se sont chargés de la rédaction et ont participé aux choix iconographiques.

L'exposition ayant vocation à être présentée à la bibliothèque de la prison de Maubeuge puis dans d'autres centres pénitentiaires et structures culturelles, sociales ou scolaires, voire dans des entreprises, il fallait que ces panneaux soient légers et faciles à mettre en place.

La solution adoptée est celle d'un module autoportant avec enrouleur. L'exposition a été accueillie par la direction de l'administration pénitentiaire à Paris, fin 2009.


À part le court laps de temps qui vous était imparti pour mener à bien ce projet, quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Il n'y a pas eu de difficultés particulières. La direction de la prison était vraiment à l'écoute, une solution était apportée à chacune de nos questions, il y avait un suivi régulier, une vraie dynamique.

Même ressenti pour les conseillers d'insertion et de probation et les personnels de surveillance, qui ont joué le jeu lors des sorties. Il y avait à chaque fois un CIP et un surveillant pour accompagner les cinq détenus, mais ils participaient au projet de la même manière, tous étaient au même niveau face à l'expérience. C'était intéressant, humainement.

Pour ma part, je considère qu'une fois qu'on a compris le fonctionnement d'une prison, il n'y a pas de souci. J'ai pu rentrer avec du matériel informatique et des photos.


Selon vous, quels bénéfices les participants au projet en ont-ils retiré ?
Je pense que les personnes détenues apprécient toujours que des intervenants extérieurs viennent leur témoigner de l'intérêt. Nous l'avons ressenti car les hommes avec qui nous avons travaillé nous ont beaucoup remerciés. Il y a une générosité humaine simple, évidente.

L'échange intellectuel généré par ces rencontres leur a plu. Les séances tournaient parfois au café-philo, on discutait sur des thèmes généraux comme la société de consommation, etc. C'était de véritables débats, on dépassait le rapport intervenant-apprenant.

Au musée, la manipulation des techniques a dû être ressentie comme un privilège et une expérience enrichissante, que les détenus ont pu partager à leur tour en concevant l'exposition.

Certaines personnes, une fois sorties de prison, nous ont recontactés. Il y en a qui ont émis le souhait de devenir bénévoles pour l'écomusée.

Et on peut penser que pour les quelques jeunes qui ont participé au projet, la découverte de ces savoir-faire, de la dimension sociale du travail et de la valorisation qu’on peut trouver dans l’exercice d’un métier leur aura peut-être donné des envies voire des vocations... Il est encore trop tôt pour le savoir.


Quel type de réactions ce projet a-t-il suscité ?
Lors de la dernière séance de travail, une fiche individuelle d’évaluation a été remise aux détenus participants. Il en est ressorti que ceux-ci ont globalement apprécié ces moments d'"évasion" qui leur ont donné le sentiment d'"exister", ce qui est considéré comme particulièrement "gratifiant".

On a aussi senti une certaine fierté, d'autant que le projet a été mené à son terme.

Amateurs d'occasions de s'exprimer, certains ont dit que l'expérience, qui les a rendus "co-acteurs" de la réalisation de l'exposition, avait tout à fait répondu à leurs attentes voire les avait dépassées.


Quel bilan global pouvez-vous tirer de cette expérience ?
C'était une belle et unique expérience qui a relativement bien fonctionné.

L'exposition a eu une portée nationale car nous avons remporté le premier prix du trophée national de l’innovation patrimoniale sur le thème de la lutte contre l'exclusion, organisé par la fédération des écomusées et musées de société, la fondation du patrimoine et la fondation du crédit coopératif. Le projet a donc fait écho un peu partout.


Quelles sont les suites du projet ?
Il y a une convention qui permet à l'association Hors cadre d’organiser l’itinérance de l’exposition produite dans le cadre du projet. Et au regard de la qualité de cette expérience et des retours très positifs, l’écomusée souhaite poursuivre son action en milieu pénitentiaire.