• Français
  • English

Evasion en montgolfière

Izabela Bartosik, peintre et réalisatrice
de films d'animation

                                          

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?
L’équipée est une association qui œuvre pour le développement du cinéma d’animation. Elle joue un rôle de passerelle entre publics et créateurs, en proposant diverses activités pédagogiques : initiation au cinéma d’animation, démonstration, réalisation de courts métrages, formations professionnelles, créations et diffusions d’outils pédagogiques et d’expositions.

L’association organise également le Festival d’un Jour, qui touche chaque année plus de 10 000 spectateurs. Enfin, elle propose des rendez-vous culturels – rencontres, projections- à la Cartoucherie, pôle régional cinéma d’animation.

En octobre 2011, j’ai animé un atelier de réalisation de films d’animation avec un groupe de femmes détenues à la Maison d’arrêt de Valence.

Avant d’aborder la phase de création, il était nécessaire de familiariser les participantes au cinéma d’animation, à l’égard duquel elles nourrissaient quelques idées reçues (« c’est pour les enfants »).

Les six premières séances, d’une demi-journée chacune, ont donc été consacrées à une« initiation » aux différentes techniques, et à la poésie propre à ce genre. Nous avons visionné plusieurs courts-métrages.

Afin de nous éloigner de la dimension ludoéducative, enfantine, du film d’animation, j’avais choisi des films d’auteurs, issus de la collection du studio Folimage : Le moine et le poisson de Michael Dudok De Wit, Petite escapade de Pierre-Luc Granjon, Armelokde Jacques-Rémy Girerd.

Les participantes ont ainsi eu un aperçu de tout le champ créatif du cinéma d’animation: dessin animé, pâte à modeler, sable animé, peinture animée, pixilation,…etc.

J’ai expliqué le principe scientifique sur lequel reposaient les films : la décomposition du mouvement en une succession d'images fixes, dont la vision à une fréquence donnée procure l'illusion du mouvement continu.

Pour illustrer ce principe, je leur ai proposé divers exercices pratiques. Grâce à la mallette pédagogique dont nous disposons à l’Equipée, nous avons construit ensemble des jouets optiques et d’images animées : thaumatrope, flipbook, zootrope, folioscope,...

Au fur à mesure, les expériences devenaient de plus en plus sophistiquées. Chacune a créé sa propre bande de zootrope, et a animé une scène de son invention.

À l’issue de ces séances d’initiation, nous sommes rentrées dans le vif du sujet : la réalisation d’un film. Les participantes ont été invitées à écrire un scénario.

J’ai laissé leur imagination s’exprimer librement, sans donner trop de consignes. Elles proposaient des idées, que je prenais en notes. Par la suite, l’une d’elles, qui aimait beaucoup écrire, a mis en vers et en rimes notre scénario. Avant de fabriquer les décors, les participantes ont réalisé un storyboard.

Elles ont choisi de raconter une histoire d’évasion. Tout commence dans la cour de la Maison d’arrêt, où les femmes se retrouvent pour fumer une cigarette. Elles décident de mettre au point un plan d’évasion, et ont l’idée de créer une montgolfière. 

Propulsée par la fumée de cigarette, l’embarcation s’envole dans les airs. Trois femmes montent à bord. L’une d’elle demande à être déposée chez elle ; une autre souhaite atterrir sur une ile tropicale ; la troisième n’a pas idée de l’endroit où elle  veut se rendre. Le vent l’emporte et la dépose dans les barbelés d’une autre prison…où elle se transforme en papillon.

On peut y voir une métaphore de la mort, ou de la libération. Les participantes n’avaient pas envisagé d’issue à la prise au piège de la troisième femme dans les barbelés.

Cette fin m’apparaissait trop triste, trop brutale ; j’ai donc proposé l’idée de la métamorphose. Il s’agissait aussi de leur montrer que l’animation permet de s’extraire des contingences du réel et de se projeter dans toutes sortes de situations imaginaires.

                               

Après l’écriture, le tournage du film a duré une semaine en décembre, à raison d’une séance le matin et d’une séance l'après-midi.

J’avais laissé aux participantes le choix des techniques d’animation, parmi toutes celles qui leur avait été présentées. Elles ont opté pour la peinture animée et le papier et tissu découpé. Cela tombait bien, car si je suis réalisatrice, la peinture est mon premier amour ; je l’utilise dans tout ce que je fais.

J’étais heureuse de leur faire découvrir l’art de la peinture à l’huile sur plaque de verre. Quant au papier découpé, cette technique présentait l’avantage d’être relativement simple et de permettre de réaliser beaucoup de choses en peu de temps.

Le groupe était scindé en deux : un groupe prenait part au tournage, tandis que l’autre, dans le même temps, confectionnait les décors et personnages.

J’avais reçu l’autorisation d’apporter le matériel professionnel que j’utilise pour la réalisation de mes films.

La pièce maîtresse de mon équipement est un banc-titre multi-plans : c’est une installation en métal qui se présente comme une table, avec plusieurs niveaux. Chaque niveau est une plaque de verre, éclairée par des projecteurs, sur laquelle les participantes peignaient directement.

Au-dessus du banc-titre, j’avais fixé une caméra en hauteur, reliée à l’ordinateur, qui permettait d’obtenir une profondeur de champ.
Le dernier jour, elles se sont beaucoup amusées à enregistrer les voix et les bruitages.

 

                                   

Le montage, faute de temps, n’a pas pu être réalisé pendant l’atelier. J’ai cependant montré aux participantes le logiciel que j’allais utiliser, et la façon dont j’allais procéder.

Le titre du film a fait l’objet d’un vote ; nous avons retenu L’échappée belle.

Nous avons organisé une projection au quartier femmes.
Certaines participantes avaient déjà quitté la Maison d’arrêt, et n’ont donc pas pu voir le résultat de leur travail. Celles qui ont assisté à la projection étaient ravies. D’autres spectatrices, qui n’avaient pas participé à l’atelier, nous ont posé des questions sur la fabrication du film.

 

Quelles ont-été les réactions des participantes?
Les débuts de l’atelier ont été très difficiles. J’ai rencontré beaucoup de résistances. Les femmes considéraient le film d’animation avec un certain mépris, jugeant que c’était pour les enfants.

Elles disaient qu’elles auraient préféré qu’on leur propose un atelier de cuisine, qui aurait été « plus utile ». Elles avaient beaucoup de mal à se projeter, et ne voyaient pas trop où l’atelier allait les mener.

J’avais l’impression de venir vers elles avec générosité, avec l’envie de leur transmettre ma passion et mon savoir -faire, et leurs réactions m’ont un peu blessée au début.

En fait, je pense qu’elles étaient en grande partie influencées par la présence d’une femme qui était un peu « meneuse », et qui était très négative et véhémente.

Cette femme est partie en cours d’atelier, et l’ambiance a tout de suite été très différente. De mon côté, j’ai procédé à des ajustements. J’ai pris en compte leur envie d’être rapidement dans l’action, même pendant l’écriture du scénario, j’apportais la caméra pour qu’elles puissent la manipuler.

Bien vite, elles ont manifesté beaucoup d’enthousiasme, et ont fait preuve de créativité. L’une d’elles m’a même dit :« c’est vrai qu’on n’était pas très sympa avec vous au début, heureusement que vous vous êtes accrochée » !

Le cinéma d’animation, c’est vraiment un travail d’équipe. La pluridisciplinarité des différentes étapes de la réalisation– écriture, art plastique, animation, prises de vue- rend nécessaire la cohésion et la complémentarité du groupe.

À l’Equipée, nous valorisons cette dimension dans les ateliers pédagogiques que nous animons.
Avec des enfants, nous imposons d’avantage le partage du travail.

Là, les participantes ont spontanément travaillé de manière complémentaire. Certaines préféraient prendre part au tournage, d’autres à la confection des décors, une autre encore manipulait l’ordinateur. J’ai tout de même fait en sorte que chacune ait l’expérience de chaque tache. Elles étaient très sensibles, je devais faire en sorte qu’aucune d’elles ne se sentent délaissées.
                               
Allez vous reconduire cette expérience?
Rien n’est prévu pour le moment, mais je le referais surement. Si les débuts ont été difficiles, c’était finalement une belle expérience.
Malgré tout, j’appréhenderais les choses un peu différemment.
J’écourterais la phase de découverte et d’initiation, pour entrer plus rapidement dans le vif du sujet.  Les participantes ont eu du mal à trouver de l’intérêt et du sens aux exercices et aux explications en amont ; par contre, elles ont pris beaucoup de plaisir à s’inscrire dans la fabrication du film.
Je pense aussi que j’adopterais une attitude différente.

Ce n’était pas évident de trouver le ton juste et la juste distance. Au début, j’ai adopté une attitude neutre vis-à-vis d’elles, vis-à-vis de leur situation. Je pensais que je pouvais venir leur apporter « autre chose », sans aucune référence à la prison.

Par pudeur, je ne leur posais aucune question, et en quelque sorte, j’éludais tout simplement le fait qu’elles étaient incarcérées.

Or c’était impossible de ne pas en tenir compte : leurs réactions, leurs impatiences, leur sensibilité était directement liée à  leur situation. Les films que je leur montrais recouvraient une résonance particulière ; jusque dans le choix de l’histoire qu’elles ont raconté, la prison était incontournable.

De plus, elles étaient en grande demande de compassion, d’attention, d’écoute. Elles avaient besoin que je reconnaisse leur souffrance.