• Français
  • English

Maison d'arrêt de Brest

Bénédicte Pagnot, réalisatrice et scénariste

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

 

J’ai animé cinq ateliers à la Maison d’arrêt de Brest et au Centre pénitentiaire de Rennes-Vezin : trois ateliers de programmation et deux ateliers de réalisation de films.

Je vais vous parler de ces deux derniers projets,  même si les expériences d'ateliers de programmation de films ont été très formatrices également.

Depuis plusieurs années, l’association Côte Ouest organisait des projections à la Maison d’arrêt de Brest, en marge du Festival européen du film court de Brest. Des réalisateurs étaient invités à venir présenter leur travail aux personnes détenues.

Petit à petit, une  idée a germé dans la tête des organisateurs, bien vite relayée par les détenus : pour qu'ils ne soient pas seulement spectateurs, ne serait-il pas intéressant qu'ils  puissent eux-mêmes prendre part à la réalisation d’un film ?

Le projet a emporté l’adhésion du SPIP et de la Direction, mais il n’a pas pu être mis en place tout de suite, car il fallait trouver des financements.
À l’été 2004, une ligne budgétaire a pu être dégagée, et l’association Côte Ouest m’a proposé d’animer l’atelier.
Seules trois personnes détenues étaient présentes à la réunion d’information. Je n’étais pas surprise : en Maison d’arrêt, certaines personnes ne peuvent pas se rencontrer à cause de leur affaire pénale, d’autres ne sont pas autorisées à participer aux activités…   Plus tard, une personne « qui passait par là » a eu envie de se joindre à nous. Finalement, l'atelier a démarré avec cinq détenus.
Bien que je réalise des documentaires et des fictions, il me semblait plus intéressant de travailler autour de la fiction. La démarche documentaire me semblait plus difficile à travailler collectivement.

Et, ainsi, nous pouvions développer un véritable travail sur l'écriture, sur le jeu d’acteurs, nous pouvions plus facilement échapper à l’omniprésence de la thématique carcérale et nous pouvions davantage préparer  le tournage et anticiper le film ensemble. Le cinéma d’animation aurait été une option intéressante, pour inventer un univers totalement différent, mais si je ne maîtrise pas ces techniques.

Ensemble, nous avons réfléchi au scénario. Je tenais vraiment à ce que les personnes détenues ne se sentent pas obligées de parler de la prison. Pourtant, c’est l’envie qu’elles ont eu, spontanément. L’une d’elles m’a dit " ça fait dix ans que je traîne de prison en prison, je ne vois pas ce que je pourrais raconter d'autre ".

Dans la mesure où nous avions la prison pour seul décor, il était, d’une certaine façon, difficile d’y échapper.
À partir de l’idée d’un des participants, l’écriture du scénario a été collective.

Nous avons raconté l’histoire de Franck, détenu en Maison d'arrêt. Il passe ses journées à regarder les mouettes derrière les barreaux de sa cellule,  refusant de communiquer avec Maxime son co-détenu. Puis, il se retrouve seul…

C’était une  histoire sur l’auto-isolement et sur la souffrance liée à l’éloignement familial, mais aussi sur les solutions qui permettent de tenir le coup.

Une des scènes se déroulait dans un cadre extérieur. Même avec la meilleure des volontés, nous ne pouvions pas la mettre en scène dans l’enceinte de la prison : il fallait une plage, un manège en centre ville... Au regard à la situation des participants, il n’était pas question de solliciter une permission de sortir. Nous avons donc fait la démarche inverse : nous avons proposé le rôle principal à un comédien professionnel, qui a tourné cette unique scène à l’extérieur, et a ensuite pris part au tournage à l’intérieur de la prison.

Pendant deux jours, j’ai organisé des castings à l’extérieur. J’apportais ensuite les enregistrements aux détenus, et ce sont eux  qui ont choisi le comédien.

Le plus gros du tournage a eu lieu dans l’enceinte de la prison. La Direction de l’établissement nous avait autorisés à filmer les différents lieux présents dans le scénario: la cour, une cellule, le gymnase. Outre le comédien professionnel, deux personnes détenues ont joué dans le film. Les séances de préparation et d’écriture s’étaient déroulées à un rythme hebdomadaire, mais nous avons décidés de concentrer le tournage sur une semaine, à raison de deux heures le matin et de deux heures et demie l'après-midi.
Installer  le matériel et coordonner les prises de vues tout en conseillant l’équipe nécessitait du temps et de l’attention ; j’ai donc demandé  l’assistance d’un technicien-régisseur. Nous avons mis en place un système de roulement, afin que chaque participant puisse occuper un poste à tour de rôle : réalisateur, cadreur  et ingénieur du son (deux détenus ayant été libérés pendant la préparation du film, ils n'étaient plus que trois pour le tournage). Nous voulions qu’ils acquièrent une expérience dans les différents postes d'une équipe de tournage.

Au départ, le montage devait être réalisé à l'extérieur de la Maison d'arrêt. Nous souhaitions malgré tout y associer les personnes détenues ; l’idée était de leur apporter régulièrement des cassettes du montage en cours d’élaboration, pour leur demander ce qu'elles en pensaient. Or, sans aucune expérience des techniques audiovisuelles, il est difficile de se prononcer sur le choix des plans.

Pour émettre un avis, elles devaient pouvoir bricoler avec nous ! Nous avons donc obtenu de la Direction qu’un technicien-monteur intervienne à la Maison d’arrêt. Les participants sont venus l’assister une demie heure ou une demie journée, en fonction de leurs disponibilités car la plupart travaillaient.
Notre film s’appelle La Mouette et il dure 9 minutes.

L’année suivante, nous avons reconduit l’expérience.
Six personnes détenues y ont participé. Comme lors du précédent atelier, elles ont pris part à toutes les étapes de la réalisation, depuis l’écriture du scénario jusqu’au montage. Pendant le tournage, nous avons réorganisé le système de rotation quotidienne  des postes et, les participants étant plus nombreux que l'année précédente, l'équipe était plus complète : réalisateur, cadreur, électro, perchman et scripte.

Le  Chef d’établissement nous avait laissé entendre qu’en fonction de leur régime de détention, certaines personnes pourraient bénéficier d’une autorisation de sortir sur une journée pour filmer des scènes à l’extérieur. J’avais fait part de cette possibilité aux participants, en insistant bien sur le fait que cela ne concernerait pas tout le groupe.

De fait, nous étions moins contraints dans l’écriture du scénario. À nouveau, et bien que je ne les oriente pas dans ce sens, les participants ont souhaité parler  de la prison. Ils ont raconté l’histoire de Georges, un jeune toxicomane qui se retrouve seul et désœuvré à sa  sortie de prison. Rapidement en manque, il doit trouver une solution, qui risque de le reconduire à la case départ …

Sur les cinq jours de tournage, une journée a été consacrée aux prises de vues en extérieur.

Deux participants ont pu bénéficier d’une autorisation de sortie, sollicitée auprès du juge d’application des peines. Je voulais avoir l’assurance que cette autorisation ne se substitue pas à une autre : en fait, ce fut une sortie « en plus. »  

J’étais un peu soucieuse des conditions  dans lesquelles elle allait se dérouler. Je ne voulais pas que les deux participants se retrouvent menottés, ou encadrés par des policiers…
En fait, tout s’est passé le plus normalement du monde.

Accompagnés par un assistant social, nous nous sommes promenés dans les rues de Brest avec notre caméra : nous avons tourné des scènes dans les jardins publics, devant des immeubles. Les passants que nous croisions n’auraient jamais pu se douter que des techniciens du tournage étaient incarcérés à la Maison d’arrêt !
La seule inquiétude fut de ne surtout pas être en retard pour le retour.

Les quatre autres journées de tournage ont eu lieu à l’intérieur de la prison. Le scénario nécessitait malgré tout de tourner une scène dans un appartement. Nous ne l’avions pas fait pour le premier film, mais cette fois ci, nous avons tenté de recréer un « lieu de l’extérieur » à l’intérieur de la prison. Tout le monde s’est mobilisé pour trouver des accessoires afin d’habiller la pièce : une bouilloire, de la vaisselle, etc.

J’ai  un très bon souvenir de nos efforts pour transformer en salle à manger une arrière salle de gymnase pénitentiaire dépourvue de fenêtres !

Le film né de cette expérience, Un nouveau souffle, dure 18 minutes.


Quelles ont-été les contraintes rencontrées?
Réaliser un film en Maison d’arrêt, c’est accepter de se soumettre à un emploi du temps rigoureux, et savoir que le groupe des participants serait mouvant. J'étais parfaitement consciente de ces contraintes, et j’ai composé avec.

Alors que nous préparions une scène de La Mouette, un surveillant est venu informer l’un des participants qu’il allait être libéré le jour même ! Tant mieux pour lui !

Le plus astreignant fût de se conformer aux horaires stricts, qui allaient à l’encontre du temps nécessaire à la mise en place du tournage. Nous  avions été autorisés à tourner une scène dans une cellule.

C'était le premier jour de tournage. Le temps d’accéder au bâtiment de détention, d’installer notre matériel, de donner des indications techniques aux participants, de réfléchir ensemble à la mise en scène… il était déjà 11H30, et un surveillant est venu nous informer que nous devions quitter les lieux et tout démonter car c’était l’heure du déjeuner !

Heureusement, et après discussions, nous avons obtenu de laisser en place notre installation et de reprendre après le repas.
La  Direction, le SPIP et des surveillants ont mis beaucoup de bonne volonté à ce que notre projet se déroule dans de bonnes conditions.
D’ailleurs, un surveillant a accepté d’apparaître dans le film La Mouette !

J’ai pu apporter le matériel qui m’était nécessaire. Avant le tournage, j’ai amené une caméra pour habituer les participants à sa manipulation. Au moment des castings, il me fut possible d’apporter les cassettes d’enregistrements. Pendant le tournage, nous avons fait rentrer perche, caméra, projecteurs. Le montage a nécessité l’installation d’un banc de montage.


Quelles ont-été les réactions des personnes détenues ?
Certaines  se sont projetés au-delà d’une simple expérience agréable, en envisageant de poursuivre l’aventure à l’extérieur. Un participant, qui avait déjà eu l’occasion, par le passé, de travailler autour de la vidéo, a vraiment eu envie de s’y remettre.

William, qui joue le rôle de Maxime dans La Mouette, a pris beaucoup de plaisir à jouer la comédie. D’ailleurs tout le monde a pu remarquer qu’il avait une vraie présence à l’écran. Sans présager de ses chances, car la compétition est rude, je lui ai proposé de me solliciter, à sa sortie, pour le mettre en lien avec des responsables de casting mais il ne l'a jamais fait...

 

À quelles occasions les films ont-ils été montrés?

Les deux films ont fait l’objet d’une diffusion interne.

La projection de La Mouette a donné lieu à un vif débat. Certaines personnes détenues trouvaient que l'on montrait une image « trop propre » de la prison. D’autres encore ont reproché l’accent mis sur l’isolement, au détriment d’une critique de la surpopulation carcérale.

Certains auraient voulu que le film serve d’avantage à dénoncer les conditions de détention. Or ce n'était pas le choix que nous avions fait collectivement : pour les participants, la vraie souffrance était d’être séparés de leur famille, et c’est de cela qu’ils avaient envie de parler.

D’ailleurs, certains participants étaient très émus : une personne détenue a expliqué que le film traduisait parfaitement ce qu’elle vivait au quotidien.

De fait, il était important que les films puissent être vus à l’extérieur. La Mouette a été montré au Festival Européen du film court de Brest, qu’organise l’association Côte Ouest. Un nouveau souffle a été montré au Festival du film de Douarnenez. Les deux films ont également été présentés en 2010 au Festival Les Inattendus.