• Français
  • English

Des hommes qui marchent

Jean-Marie Châtelier, réalisateur

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?
L’association du Grain à démoudre organise chaque année un festival de cinéma à Gonfreville L’Orcher, en Seine Maritime.

Cette structure unique en Europe a pour singularité première d’être pilotée par une trentaine de jeunes, de 12 à 25 ans qui organise depuis 13 ans maintenant, tout au long de l’année, des manifestations liées à l’image et au son.

Les jeunes choisissent ensemble les grands axes de la programmation : le thème, les films projetés, les prix à attribuer, et visionnent lors d’universités de saisons plus de 300 films pour construire leur sélection.

Cette association organise régulièrement avec plusieurs partenaires fidèles, dont Le Pôle Image Haute-Normandie et le dispositif Passeurs d’images, des actions d’éducation à l’image.

En novembre 2011, à l’initiative du Pôle Image Haute-Normandie, un partenariat s’est tissé entre Du grain à démoudre et le Centre pénitentiaire du Havre. J’ai été chargé d’animer un atelier vidéo.

 

J’étais déjà intervenu à la Maison d’arrêt du Havre à deux reprises, en 2004 et 2005. À cette époque, j’avoue avoir éprouvé une certaine curiosité, teintée de fascination, pour l’univers carcéral que je découvrais alors pour la première fois.

Un an plus tard, j’avais été incapable de répondre à la demande d’une des personnes détenues, à sa sortie de prison qui m’avait contacté en urgence pour filmer l’enterrement de son fils. Déjà, mon regard n’était plus le même. Quand ces hommes me racontaient leur parcours, je n’y voyais plus ni éclat ni mythe, mais plutôt le récit d’un morceau de réalité, dans sa dimension la plus crue, parfois la plus violente et pathétique.

Suite à cette dernière expérience, j’avais ressenti le besoin de laisser passer du temps avant de revenir en prison. Je ne pense pas que c’est une action que l’on peut renouveler régulièrement. D’abord parce qu’il faut être véritablement très solide, et que la disponibilité, l’écoute, l’attention nécessaire à cet accompagnement singulier ne peut pas se renouveler automatiquement, à chaque nouvelle saison.

Entre temps, j’étais devenu papa d’une petite fille, ce qui avait achevé de déplacer mon regard.  

En novembre 2011, la prison elle-même avait changé ! Fermée deux ans plus tôt, la Maison d’arrêt avait été remplacée par un nouvel (et immense) établissement pénitentiaire. Je manquais de me perdre, le premier jour, dans le dédale de sas et de couloirs extérieurs.

L’objectif de l’atelier était de familiariser les personnes détenues avec le langage cinématographique, par le biais de la diffusion de films et de la pratique audiovisuelle.

Dans un premier temps, un atelier de programmation serait proposé, qui se poursuivrait par l’écriture d’un scénario et la réalisation d’un film, en collaboration avec les jeunes du Grain à démoudre.

Nous avons visionné un corpus de cinq films en lien avec le thème que nous avait donné le Pôle Image : le road movie.

J’avais choisi des films de genres et de formes différents : Gadjo Dilo de Tony Gatlif, Un monde parfait de Clint Eastwood, Voyage autour de ma chambre d’Olivier Smolders, Papa de Maurice Barthélémy et Sans toit ni lois d’Agnès Varda.

Je proposais des pistes pour comprendre ce qui avait guidé le réalisateur dans ses choix de cadrage, de lumière, de rythme. Echelles de plan, mouvements de caméra, angles de prises de vue…autant de notions que les personnes détenues devaient pouvoir mobiliser pour être en capacité de construire leur propre film.

J’ai pourtant bien vite compris que ces connaissances ne seraient pas essentielles à la réussite du projet. Au contraire, il fallait éviter que l’atelier prenne une tournure didactique, au risque de lasser les participants.

Je préférais donc mettre l’accent sur l’écriture du scénario, en favorisant l’émergence de leurs idées et de leurs envies. Chaque séance de projection donnait lieu à un moment d’écriture.

Je leur demandais ce qui d’après eux, motivaient les personnages des road movie à prendre la route. Est-ce un choix affirmé ? Une obligation douloureuse ? Et dans l’idéal, quelle couleur aimeraient-ils donner à leur propre film ? Fallait-il que ce film soit nécessairement lié à l’univers de la prison ?

Pour eux, c’était une évidence : « Dans la mesure où on y vit … on va forcément en parler, c’est notre monde ».

Nous poursuivions, malgré tout, l’exercice de programmation. Je pensais que le cinéma hollywoodien d’Eastwood emporterait leur faveur. À ma grande surprise, ils choisirent de distinguer le film Sans toits ni lois, l’histoire d’une jeune femme sans abri.

La  restitution eut lieu en séance collective. L’un des participants accepta de prendre la parole pour présenter et défendre le film devant le public.

Or, les  spectateurs étaient d’avantage intrigués  par le scénario que nous étions en train d’écrire, que par le film d’Agnès Varda.
Comme souvent dans le cas d’une écriture collaborative, notre scénario, une fois achevé,  représentait un condensé des poncifs des séries télévisées et des films hollywoodiens.

C’était l’histoire d’un bandit qui sortait de prison, et rentrait dans son village natal pour constater que plus rien n’était comme avant, et que son fils était devenu policier.

L’histoire était difficilement exploitable, étant donné le peu de temps et de moyens financiers dont nous disposions.
Un jour, à la fin d’un atelier, je discutais avec Jean-Robert, l’un des participants. Il se lança dans le récit d’un épisode de sa vie d’ancien para-militaire. Je restais impressionné par la force de sa narration, très construite et claire, bien que son langage soit riche et plein de fureur.

Cela me donna une idée. Si le road movie est une quête identitaire, pourquoi ne pas proposer au groupe d’essayer de mettre en scène leurs récits de vie ?

En travaillant sur l’instant précis qui semblait avoir été essentiel dans la construction (ou la destruction) de ce qu’ils étaient aujourd’hui, les participants se saisissaient d’une occasion de faire le point sur leurs parcours, et peut-être d’envisager différemment leur futur.

Plutôt que de bâtir un récit unique, l’idée était d’inviter chacun à façonner son propre scénario, et de tourner autant de petits films.

Le  choix d’une écriture documentaire allait à l’encontre du dispositif initial de l’atelier.

Je m’interrogeais sur l’objectif même de mon intervention : fallait-il  donner au groupe les codes du genre, afin qu’ils construisent une histoire qui risquait au final de n’être qu’un pastiche plus ou moins bancal, le cadre de production ne se prêtant pas à l’exercice ? Ou fallait-il s’emparer de la thématique donnée, pour la nourrir de ce que chacun porte en lui de fiction, de ses expériences, de sa richesse, de ses obsessions, de ses désirs ?

J’ai fait le choix de la deuxième option. Cela impliquait de terminer rapidement les textes, de les enregistrer en prison, et de construire les films avec les jeunes du Grain à Démoudre à partir de cette voix off.

Chaque participant a donc écrit son récit, en partant de deux questions : Si l’enfant que vous avez été, rentrait aujourd’hui dans votre cellule, qu’est-ce qu’il vous dirait ? Quelle a été selon vous la rencontre qui a été déterminante pour l’homme que vous êtes aujourd’hui ?

Afin de mettre en valeur chaque histoire, nous avions défini un dispositif identique, qui reprenait les fondamentaux du cinéma : 2 minutes 30 et un seul plan séquence pour chaque participant.

Nous ne souhaitions pas réaliser les prises de vue dans l’enceinte de la prison. Chaque participant avait choisi un lieu « à la marge » comme décor de son film : un parc éolien sur les bords des falaises de la Hèvre, une voie ferrée, un chemin isolé…

Six des huit participants ont pu bénéficier d’autorisations de sortir pour filmer en extérieur. Pour  jouer le rôle des deux autres, nous avons engagé des comédiens bénévoles.


Trois personnes détenues et trois jeunes du Grain à démoudre ont participé à la première journée de tournage. Le deuxième jour, une nouvelle équipe s’est constituée avec trois autres détenus et quatre jeunes.

Encadrés et conseillés par les jeunes, les détenus se sont frottés aux contraintes techniques du tournage, et notamment à la consigne de ne réaliser que des plans en travelling.

Peu satisfaits des enregistrements réalisés en prison, nous avons utilisé le temps qui nous restait pour ré-enregistrer les voix off des personnes détenues au Studio Honolulu. Pour éviter la sensation de texte lu, nous avons profité de l’expérience de Christine Bouteiller, réalisatrice et alors en formation en art thérapie, qui nous accompagnait cette semaine. Christine a  une solide expérience du chant et de ce type d’atelier. Elle a d’abord proposer différents exercices de chant au groupe, puis elle lisait les textes phrase par phrase aux détenus, qui n’avaient plus qu’à les répéter, en les « chantant » plus qu’en les récitant. Le résultat était bien plus naturel.

Je garde un souvenir très doux de ces deux journées de tournage. Le premier jour, nous avons mangé nos sandwichs face à la mer, à Sainte Adresse, en plein soleil. Le lendemain, nous avons partagé un steak frites en terrasse, à Etretat.

Trois séances ont ensuite été consacrées au montage au sein de la prison. Le matériel était un peu encombrant (I Mac 27 pouces, des enceintes MSP3…) et nous avions peu de temps,  mais tout le monde était concentré et au travail. Et encore une fois, l’aide de la réalisatrice, Christine Bouteiller, qui effectuait un stage dans le cadre de sa formation en art thérapie, a été d’une grande richesse.


Quelles ont été les réactions des personnes détenues ?
C’est un film qui leur appartient vraiment. Il leur appartient doublement puisque c’est de leurs histoires qu’il parle, et qu’ils ont accompagné toutes les étapes de sa fabrication, depuis l’écriture du scénario jusqu’au montage, en prenant appui sur les outils théoriques acquis en atelier de programmation et sur les conseils techniques des jeunes du Grain à démoudre.

Des liens de confiance et d’amitiés très forts se sont tissés entre les participants et les intervenants.

Dès le départ, nous étions clairs sur notre positionnement. Il ne s’agissait absolument pas d’une démarche thérapeutique, mais d’une envie d’imaginer un dispositif  pour que chacun transforme un sentiment resté dans l’ombre, en objet artistique partageable  avec un public cinéphile ou non.

L’articulation entre le travail de groupe et  les histoires individuelles, l’intime et la mise en scène, s’est élaborée dans le respect et dans la cohésion.  

Une surveillante m’a dit un jour que la plupart du temps, les détenus discutaient volontiers avec elle de ce qu’ils faisaient en activités. Sur ce projet précis, elle avait été surprise de constater qu’ils ne communiquaient pas, comme s’il ils avaient envie de garder cela pour nous, dans la chaleur du groupe, dans notre petite bulle.

Par contre, une fois que le film a été fini, ils ont eu très envie de le transmettre à leur entourage.


A quelle occasion le film a t-il été montré?
Le film a été montré au Festival Du grain à démoudre, en novembre 2011.

Les six participants qui avaient pu sortir de la prison pour tourner leur film  ont pu assister à la projection. En revanche, ils n’avaient pas le droit de dévoiler leurs identités ni de livrer un témoignage de cette expérience. Installés au fond de la salle, ils ont pu assister aux autres projections et interagir avec le public, sans mentionner leur participation au film.

Quelques-uns de leurs proches étaient également présents.
Les participants sont restés toute la journée au Festival. Ils ont pris part aux divers ateliers proposés (notamment un atelier de découverte des effets spéciaux !) et ont partagé un repas avec le reste de l’équipe.

Quand nous les avons raccompagnés à la prison le soir venu, l’un d’eux m’a dit : « j’avais oublié qu’il y avait des hommes en qui on pouvait avoir confiance ».


Quel bilan tirez vous de cette expérience ?
C’était une expérience humaine incroyable.

Elle vaut dans ce que nous avons vécu ensemble bien plus que dans la qualité formelle du film que nous avons réalisé. L’objectif n’était pas de façonner un objet lisse, séduisant, qui intègre tous les codes cinématographiques.

C’est sans doute important pour les partenaires institutionnels qui financent le projet et l’évaluent. Pour nous, la pertinence de l’atelier se mesure au regard des rencontres et des questionnements auxquels il a donné lieu.

Nous avons « bricolé », au sens de Levi-Strauss ; nous avons fait avec ce que nous avions, au gré des opportunités, des envies, des idées, en y mettant beaucoup de ce que nous sommes.