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Des histoires et des silhouettes

David Saltiel, artiste plasticien

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? Comment est-il né?

En 2005, j’ai exposé mon installation Archétype n°0 au Centre d’art contemporain La Maréchalerie. Le partenariat supposait une collaboration avec l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture de Versailles (ENSA-V), sous la forme d’un travail avec les étudiants.

J’avais envie de m’inscrire dans une démarche pédagogique, d’intervenir au sein d’une communauté quelle qu’elle soit. Mais pour des raisons d’emploi du temps, ce projet n’a pas pu se faire ; j’en suis resté un peu frustré.

Je suis resté l’année suivante à l’ENSA-V en tant que maître assistant associé. La Maréchalerie, qui coordonne des actions culturelles, m’a proposé de travailler avec des classes à PAC (projets artistiques et culturels).

J’ai accepté et j’ai d’abord rencontré une classe du Lycée international de Saint-Germain-en-Laye. Ce fut une expérience très enthousiasmante. Il fallait voir l’habileté avec laquelle ces enfants, issus d’une double culture, déployaient leur imaginaire dans le temps et l’espace.

Puis je suis intervenu dans une classe du collège Magellan de Chanteloup-Les-Villes, situé en Zone d’éducation prioritaire.  Là, ce n’était pas du tout la même chose. J’étais en présence de collégiens dont l’imaginaire était complètement éteint.

J’ai ressenti une profonde injustice en constatant que des enfants du même âge pouvaient présenter de telles différences d’aptitude à vivre dans le monde.

J’ai souhaité poursuivre mes interventions dans des classes à PAC situées en Zone d’éducation prioritaire. Confrontés à des publics difficiles, à des imaginaires cassés, mon principal objectif était de mettre fin au nivellement par le bas entretenu par les élèves eux même. Cela a parfois marché ; quelques élèves ont réagi positivement à mes sollicitations.

Ce faisant, j’ai pu concilier ma volonté d’engagement et mon activité professionnelle. En tant qu’individu et artiste, j’avais cette possibilité de ne rien crier ni revendiquer, mais simplement d’agir, concrètement. Et si c’est une mini goutte dans le cosmos, je suis content de l’avoir fait.

De fil en aiguille, La Maréchalerie m’a proposé de travailler avec des femmes détenues à la Maison d’arrêt de Versailles.
J’ai accepté, sans préjugés aucun ; je ne savais pas, après tout, si j’allais rencontrer des imaginaires prolixes ou abîmés.

J’ai associé à ce projet Pierre Antoine, qui comme moi enseigne à l’ENSA-V. Pour une première expérience, j’étais content que nous soyons deux intervenants. Ce fut une bonne chose, car elles ont tout de suite été en grande demande d’attention.

Notre intervention a duré six jours, du 5  au 11 mai 2011. Elle devait aboutir à la réalisation d’un film d’animation.

J’ai souhaité partir de la culture populaire par essence : le cinéma. Je suis allé voir la personne en charge du vidéo club de la Maison d’arrêt et je lui ai demandé de me montrer les films qui avaient été le plus regardés.

J’ai sélectionné parmi ces films – Pirate des Caraïbes, Sissi impératrice et Da Vinci Code - des extraits très courts. Je voulais des moments explicites et ouverts, sans unité thématique si ce n’est que tous mettaient en scène une rencontre, une confrontation entre deux personnes.

J’ai montré ces extraits de films aux participantes et j’ai demandé à chacune d’entre elles d’en choisir un, puis d’imaginer la suite.
Ce n’est pas anodin d’ « imaginer la suite » quand on est incarcérée ! C’était aussi une façon de leur donner un point de départ, puis de les laisser libre dans leur processus de création.

Il y a d’abord eu un travail d’écriture. Leur implication a été incroyable. Elles ont beaucoup parlé d’elles, de leur souffrance, de leurs regrets, de leurs désirs. Leurs textes étaient tellement denses qu’il a fallu y mettre un peu d’ordre et recentrer certaines histoires.
Ensuite, elles ont fabriqué des personnages et des décors dans un morceau de bristol noir.

Puis, j’ai filmé un calque fortement éclairé en arrière-plan, tandis qu’elles animaient leurs personnages et lisaient leurs textes.
L’une des participantes, qui venait du Nigéria, a imaginé à partir de l’extrait du film « Sissi » une incroyable histoire de masques et de métamorphoses.

Une autre a choisi de mettre en scène une femme qui annonce à l’homme qu’elle aime qu’il va être père, sans paroles mais avec de la musique et une gradation de couleurs.

Ce fut joyeusement confus, très « bricolé » et improvisé, et en même temps très intense et prenant. J’ai dû effectuer un gros travail de post production, auquel elles n’ont pas été associées car il était impossible de faire le montage à l'intérieur de la prison. J’ai  monté, colorisé, re-sonorisé, afin de donner du relief, de dramatiser le résultat.

Les films ont été projetés devant toute la détention. Il y a eu beaucoup d’applaudissements et de congratulations.

 


Dans quelles conditions matérielles avez-vous conduit le projet?
Les conditions étaient plutôt favorables, si l’on excepte un rapport au temps rigoureux et contraignant. Nous occupions une salle de couture où il y avait de vieux postes d’ordinateurs.

À chacune des séances, j’apportais une caméra et un trépied, un chargeur, des mandarines, ainsi que du matériel pour fabriquer le décor : des ciseaux à bout rond, du bristol noir, une pince à dessin et deux bouts de bois pour tendre le calque, du fil de fer, des brochettes en bois.


A travers ce projet, quel était votre objectif?
Mon travail est une quête de ce qui se passe « entre », entre les choses et entre les gens.

J’étais heureux de cette rencontre avec des personnes qui n’ont pas toujours su être en relation aux autres.
En tant qu’artiste, je cherche à explorer comment une intuition se transforme en intention.

En tant que pédagogue, je souhaite permettre l’expression d’une liberté très grande, dans un cadre très ferme. J’avais envie de solliciter leur imaginaire, mais je ne voulais pas qu’elles soient livrées à elles même et dérivent vers des formes d’expressions exutoires.

Il fallait qu’elles puissent s’exprimer de façon personnelle, et pour cela elles devaient se sentir encadrées, accompagnées.

Donc j’ai composé avec la liberté et le cadre, deux notions qui prennent une intensité toute particulière en prison. Bien sûr, elles étaient aussi là pour échapper à leur solitude.

D’ailleurs quand commençait la  séance, elles étaient absorbées par la tension du quotidien. Il fallait attendre une demi- heure pour qu’enfin elles se posent et investissent l’activité.

Mais je ne voulais pas simplement les distraire. Il fallait qu’elles prennent part à quelque chose de fort, qui les bousculent et dont elles puissent garder une trace.

Nous voulions leur donner confiance en elles, et tout simplement leur faire plaisir, donc il fallait que ça fonctionne. Il fallait que le résultat soit beau, qu’il ressemble à ce qu’elles avaient souhaité exprimer.

Ce furent des gestes, une écoute, une sincérité. Le résultat leur a plu, et les longs applaudissements me laissent croire que ces quatre films ont aussi plu à tout le monde.

C’est un beau souvenir, très intense et émouvant.