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Des films de femmes

Nicole Fernandez Ferrer,

Centre audiovisuel Simone de Beauvoir

 

Pouvez-vous nous présenter vos actions ?

Je suis programmatrice, archiviste en audiovisuel, et traductrice. Je travaille au Centre Audiovisuel Simone de Beauvoir, qui a pour mission de recenser tous les documents audiovisuels sur les droits, les luttes, l'art et la création des femmes, de les faire connaître et de les distribuer.

Depuis une vingtaine d’années, je mène des actions autour de l’image en milieu pénitentiaire.

J’organise des projections mensuelles au quartier femmes de la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis.
Au début, je travaillais avec un assistant social passionné de cinéma. Depuis 2001, mon interlocutrice est Nelly Tieb de l’association Lire c’est vivre, qui gère les sept bibliothèques des Maisons d’arrêt. Ensemble, nous choisissons la programmation des films et  les professionnels que nous souhaitons inviter.
Un travail de médiation est effectué en marge de la projection. Des flyers en anglais, français et espagnol sont distribués à toutes les personnes détenues, afin que celles qui en ont envie puissent s’inscrire. Je prépare un dossier de presse, à partir du document officiel de présentation du film et d’extraits de critiques issues de la presse internationale, qui est disponible en consultation libre à la bibliothèque.

Nous montrons avant tout des films qui nous plaisent, issus du cinéma indépendant, en privilégiant les inédits. Habituée des festivals, j’ai une bonne visibilité sur les sorties. Pour obtenir une copie des films, nous nous adressons directement aux producteurs. Il arrive qu’ils nous cèdent gratuitement les droits de diffusion, sinon nous avons un modeste budget prévu à cet effet. Nous achetons aussi des droits à l’ADAV.
Le plus souvent, ce sont des œuvres de fiction, plus occasionnellement des documentaires. Je choisis souvent des histoires qui mettent en scène des femmes fortes.
Au début, nous définissions des thématiques ; par exemple, les comédies musicales.
En fait, c’est la diversité qui nous importe : nous alternons films légers pour passer un bon moment, et films plus graves pour approfondir la réflexion.
Nous sommes attentifs à présenter des réalisations de qualité, issues d’un panel géographique large : pour nous, le cinéma est avant tout international. Les films étrangers sont en version originale : les spectatrices ou moi-même nous débrouillons pour en assurer la traduction auprès des personnes qui ne peuvent pas lire les sous-titres. 

Les projections sont toujours suivies d’une discussion avec un professionnel ayant participé à la réalisation du film : réalisateur, comédien, mais aussi technicien-régisseur, monteur, concepteur de  costumes, de décors. Pour les films étrangers, nous invitons des critiques de cinéma. Leurs témoignages permettent de mettre en visibilité la diversité des métiers du cinéma.
Dernièrement nous avons invité l’équipe du film Tournée de Mathieu Amalric, ainsi qu’Isabelle Hupert et Lolita Chammah pour Copacabana.

La discussion porte aussi sur l’écriture cinématographique : ensemble, nous analysons le choix de la voix off, de la musique, du cadre. Comme tous les publics, les participantes parlent plus spontanément de la thématique du film que de son aspect formel.
Les discussions permettent d’appréhender le cinéma en tant qu’art du spectacle, industrie et média.


Je mène d’autres actions plus ponctuelles dans les Maisons d’arrêt de Fleury-Mérogis.
J’interviens dans la formation des « auxiliaires bibliothécaires détenues » du quartier hommes. Depuis les années 1990, ces personnes sont formées en partenariat avec le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et l’association Lire c’est Vivre. Il s’agit d’une formation qualifiante aboutissant à un diplôme, le Certificat de compétences en médiation culturelle du CNAM, qui implique pour chaque auxi-bibliothécaire de mener son propre projet d’action culturelle au sein de la détention. J’assure le volet « cinéma » de la formation.

Etant programmatrice, j’ai eu pour mission de former les membres du jury de la troisième édition du Festival Fleury fait son cinéma, qui a eu lieu du 5 au 16 mars 2012. Ce festival met en compétition des films récents, en présence de leurs équipes. Le jury était composé de sept personnes détenues, dont deux femmes, de deux Conseillers d’insertion et de probation, d’un surveillant pénitentiaire et d’un représentant de l'association « Lire c'est Vivre ». L’atelier, qui a duré trois heures, a permis de présenter de façon très concrète les différentes étapes de travail d’un programmateur. L’analyse filmique s’est appuyée sur la projection de courts-métrages ne faisant pas partie de la sélection du festival.

J’ai également mené des actions auprès des mineurs de Fleury-Mérogis.
En 2004, dans le cadre d’un atelier de création vidéo, nous avons réalisé sept courts-métrages, des « cartes postales vidéo ». Les adolescents étaient filmés en train de lire une lettre adressée à une personne de l’extérieur. Les films ont fait l’objet d’une projection collective. Par manque de financement, cet atelier n’a pas pu être reconduit.

Dernièrement j’ai animé un atelier d’analyse d’images autour des  stéréotypes sexués dans le cinéma. Nous avons décryptés la représentation des hommes et des femmes dans différents films, abordant aussi bien l’aspect formel que le contenu.

Avez-vous eu l'occasion d'intervenir dans d'autres établissements pénitentiaires ?

En novembre 2011, sur une proposition du SPIP de Seine-et-Marne, j’ai organisé trois projections thématiques au Centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin et au Centre de détention de Melun, dans le cadre du Mois du Film Documentaire.
Afin de réduire les coûts d’obtention des droits de diffusion, la programmation était identique dans chaque établissement.
J’ai fait trois propositions de programmation, autour de trois thématiques différentes : l’exil, le travail, la musique. Le SPIP a retenu ce dernier thème.
J’avais choisi trois films pour parler de musique. Les Métamorphoses du chœur, de Marie-Claude Treilhou, suit une chorale amateur dans le 13ème arrondissement de Paris, depuis les premières auditions jusqu’au concert final. Zahia Ziouani, un chef d'orchestre entre Paris et Alger de Valérie Brégaint, raconte l’histoire de l’une des plus jeunes femmes chefs d’orchestre françaises. Enfin, Benda Billili est un documentaire de Renaud Barret et Florent de La Tullaye sur un groupe de musique congolais.

La discussion ne s’est pas attardée sur l’analyse formelle des documentaires, nous avons surtout parlé de musique. Marie-Claude Treillhou a insisté sur l’importance de la pratique amateur. Zahia Ziouani était présente ; elle nous a parlé de son métier, mais aussi de son parcours étonnant, et de sa lutte contre les préjugés. Pour les personnes détenues, c’était important de découvrir qu’une femme, d’origine maghrébine, avait pu devenir chef d’orchestre ! L’échange s’est enrichi des expériences personnelles de certaines personnes détenues sur leur pratique ou leur écoute de la musique.
Les films ont plu et les échanges ont été riches, ce fut donc une expérience positive.

Cette année, nous souhaiterions proposer dans ces deux établissements des ateliers de programmation de films. Un groupe de personnes détenues serait invité à sélectionner, parmi un corpus, un film qui serait ensuite présenté à des personnes n’ayant pas participé à l’activité.
Ce projet est pour le moment en suspens, pour des questions de financement.

Dans quelles conditions matérielles se déroulent les projections ?

À Meaux et Melun, j’ai utilisé un vidéo projecteur sonorisé.
À Fleury-Mérogis, les modalités de projections ont évolué au fil du temps. Au début, elles se faisaient en 16mm. Puis, nous sommes passés au format Betacam SP ; j’apportais un magnétoscope relié à un vidéo projecteur et à un ampli.
J’ai tenté de faire des projections en 35mm, mais mon matériel était difficilement transportable. Depuis, nous utilisons des DVD. Pour des raisons de qualité, j’aimerais que nous adoptions le format numérique, mais il faudrait que l’administration consente à investir dans un équipement. 

L’une des principales difficultés est d’obstruer les fenêtres pour que la pièce soit suffisamment sombre. Cela fait longtemps que nous le réclamions, et nous avons enfin obtenu que l’atelier couture nous confectionne des rideaux ! S’ils ne sont pas totalement opaques, c’est tout de même mieux qu’auparavant.