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Courts métrages sur la rencontre

Valérie Thévenet - Canopée Formation

 

Pouvez-vous nous présenter le projet que vous avez mené à l'Etablissement pour mineurs de Meyzieu ?
J’ai travaillé sur ce projet avec Nicolas Damon, réalisateur et directeur de Damon Production.

En 2007-2008, nous avions accompagné un groupe de personnes détenues à Saint Paul et Saint Joseph (anciennes prisons de Lyon) dans l’écriture d’un scénario, qui avait donné lieu au tournage d’un film, à l’extérieur de la prison, avec des acteurs amateurs.

Nous avions la volonté de conduire un projet similaire avec les adolescents détenus à l’Etablissement Pénitentiaire pour Mineurs (EPM) de Meyzieu.

L’idée était ambitieuse ; s’il n’est pas aisé de réaliser un film en prison, c’est encore plus vrai lorsqu’on y associe des mineurs.

De fait, nous avons étroitement collaboré avec la Protection Judiciaire de la Jeunesse, au niveau interrégional (DIRPJJ Centre Est), plus particulièrement avec Madame Palandjian et au niveau départemental (DTPJJ Rhône) avec Monsieur Lemoine. 

Avec Monsieur Julian, à l’époque Directeur de l’EPM, et Madame Zoffranieri, qui dirigeait le service éducatif, nous avons discuté pendant un an et demi des modalités de mise en œuvre.

À l’origine, nous souhaitions conduire le projet en deux temps ; les adolescents écriraient le scénario pendant leur temps de détention, puis ils participeraient au tournage une fois sortis de prison.

Ainsi, avec les autres professionnels directement chargés de cette mission, nous les accompagnions dans la transition délicate entre l’intérieur et l’extérieur. Motivés par leur participation à la réalisation du film, ils risquaient moins d’être livrés à eux même à leur sortie.

Tous nos partenaires ont convenu qu’il s’agissait d’une démarche intéressante. Cependant  cela s’est révélé trop difficile à mettre en place, notamment en raison du fait que les adolescentsn’étaient pas tous originaires de la région.

Afin que tous les participants soient impliqués du début à la fin du projet, il convenait de tourner le film au sein de l’établissement.

Dès le début, les jeunes participants ont été confrontés à un dilemme.
Ils avaient tous très envie de jouer dans le film, c’était certainement leur première motivation.

Or en vertu des termes de l’Ordonnance de 1945, il était plus simple de ne faire apparaître à l’écran ni leurs voix, ni leurs visages, ni leurs patronymes. Dans ces conditions, les possibilités de création étaient limitées.

S’ils décidaient malgré tout de jouer dans le film, celui-ci ne pourrait être montré qu’au sein de l’établissement. En revanche, s’ils acceptaient de ne pas être acteurs, mais auteurs du scénario et présents pendant le tournage –dans le respect des termes de l’Ordonnance de 1945-, alors leur film pourrait être diffusé à l’extérieur.

À l’unanimité, ils ont choisi la deuxième option. Nous y avons vu une décision mature ; en renonçant à leur désir premier, ils se donnaient la possibilité de faire entendre leur voix au-delà des murs de la prison. Les ateliers ont débuté en avril 2009.

Nous aurions souhaité travailler avec des groupes mixtes de filles et de garçons, mais cela n’a pas été possible. Les groupes ont étéconstitués en fonction des affinités, de la capacité des personnes à travailler ensemble, ainsi que de la prise en compte des emplois du temps scolaires.

Pendant deux mois, nous avons travaillé à l’écriture du scénario.
Ce  fut  long et fastidieux. Contrairement à ce qu’ils pensaient, il ne suffisait pas d’un premier jet. Leurs histoires, pour être mises en scène, devaient aussi être mises en rythme, redécoupées, précisées, dramatisées.

Nous voulions favoriser l’expression de leur imagination tout en les amenant à respecter des logiques de sens et de rythme.

Dans un premier temps, il fallait les faire écrire, ce qui n’est pas évident pour des enfants en rupture scolaire. Nous leur proposions divers exercices ludiques pour délier leur plume.

Nous voulions qu’ils se sentent libres de pouvoir s’exprimer, tout en ayant conscience des règles à respecter, notamment celle de ne pas se montrer injurieux vis-à-vis des autorités policière, judiciaire et pénitentiaire. Ces règles étant posées dès le début, nous écartions les risques de censure a posteriori.

En fait cela n’a pas posé problème, car ils n’avaient pas envie de tenir un discours outrancier avec nous. C’était important qu’ils puissent identifier les contours de leur espace de liberté, car nous étions sur un positionnement d’auteurs, nous voulions qu’ils s’engagent vraiment dans l’écriture, qu’ils parlent en leur nom, racontent leurs histoires.

Tout en prenant soin d’en respecter le contenu, nous les avons aidés à donner à leurs récits a forme d’un scénario.

Nous leur avons donné des bases de dramaturgie, leur montrant comment étayer les personnages, découper et articuler les séquences, donner du rythme aux dialogues, insérer une voix off.

Nous souhaitions nous appuyer sur des films qu’ils avaient vus et aimés. Les filles ont choisi Le Monde de Narnia, et les garçons Scarface.

Le  visionnage d’extraits de films n’a pas été possible, car nous n’avions pas toujours la possibilité d’occuper la salle équipée d’un lecteur DVD.

Finalement, cette contrainte imprévue s’est révélée intéressante ; elle nous obligeait à prendre appui sur  leurs souvenirs des images, plutôt que sur les images.
Nous avons exploré avec eux ce qui, dans le film, avaient retenu leur attention et laissé une trace dans leur mémoire. Ainsi, nous sollicitions leur imaginaire et leur capacité d’analyse avec plus de distance que face à une image visionnée qui s’impose.
À partir de ce qu’ils avaient vu en tant que spectateur, nous les interrogions sur ce qu’ils voulaient montrer en tant qu’auteurs.

Nous avions choisi un thème commun, la rencontre, comme un fil conducteur pour chacune de leurs histoires. Ils écrivaient de façon individuelle. 

Nous souhaitions les mettre en situation d’intentionnalité. Qu’avaient-ils envie de dire, quel message souhaitaient-ils faire passer ? De fait très vite ils ont abandonné les histoires superficielles, et ils ont vraiment investi leur rôle d’auteurs.
Cinq histoires ont été retenues.

Elles ne parlent pas de la prison, mais des relations familiales, amoureuses et amicales.

Elles ressemblent à leurs auteurs, elles utilisent leurs mots et montrent leur monde. Elles sont un peu sombres, mais elles sont justes.Nous nous sommes bien gardés d’intervenir dans leurs histoires en indiquant ce qui nous nous semble bien ou mal, beau ou laid, intéressant ou pas.

Pour avoir conduit un projet similaire avec des personnes détenues majeures, je sais qu’il y a une retenue qui fait que les adultes  ont plus de mal à aller directement au fond des choses. Au final, leurs histoires sont plus immatures.

Ici, les adolescents se sont autorisés à dire des choses, avec beaucoup de sincérité. L’un deux, considéré comme un caïd, a montré l’échec, les pleurs. Quand, plus tard, le film a été vu par d’autres adolescents détenus, ils l’ont rejeté avec véhémence, arguant que c’était une histoire de faible. Sans doute y avait-il une justesse qui leur était insupportable.

À partir de ces cinq histoires, nous avons réalisé cinq courts-métrages.

Comme prévu, le tournage a eu lieu au sein de l’établissement. Nous avons eu la chance de disposer de décors variés, car nous avions l’autorisation de tourner des scènes dans différents lieux de l’établissement : le terrain de football, le gymnase, la serre, la bibliothèque. Au sein d’une unité de vie libre, nous avons pu recréer des espaces : un restaurant, une salle à manger.

Les personnages ont été interprétés par des comédiens professionnels. La PJJ avait mis ses locaux à disposition pour organiser les castings.

Une présentation de la justice des mineurs a été faite par un professionnel. Les acteurs retenus ont accepté le projet pour sa dimension sociale ; en effet nous n’avons pas pu les rémunérer mais simplement les défrayer.

Les  jeunes auteurs étaient présents pendant toute la durée du tournage.
Ainsi, ils ont vu leurs histoires et leurs personnages prendre progressivement chair et forme. En donnant des indications aux comédiens, en précisant leur vision des décors, ils accompagnaient le passage du récit au film.

C’était aussi l’opportunité pour eux de vivre l’atmosphère particulière d’un tournage : les câbles, les projecteurs, les prises de vue… Ils ont eu l’immense privilège de dire : « Silence, moteur, on tourne !».  Nicolas Damon, qui a supervisé la  réalisation, avait crée une unité pour avoir des retours d’images afin de leur montrer les plans en temps réel.

Le tournage a pris fin le 13 juillet 2009. Le montage a ensuite été effectué à l’extérieur.

Les images filmées ne pouvaient sortir de l’établissement sans autorisation de la direction. Une trentaine d’heures de rush a été visionnée par la direction, ce qui a occasionné quelques lenteurs.
Une classe de l’Ecole nationale de musique de Villeurbanne a réalisé la bande son.

Le projet était ambitieux et pourtant, il s’est parfaitement bien déroulé. Ce n’est pas un hasard ; avant sa mise œuvre, pendant un an et demi, nous avons ouvert des dialogues avec chacun des acteurs de l’établissement, apprenant à comprendre les spécificités du lieu et ajustant notre projet en conséquence.

Nous avions conscience que cela allait représenter une charge de travail supplémentaire pour les surveillants, il fallait donc être à l’écoute de leurs remarques.


Quelles ont été les contraintes rencontrées?

En prison, il y a des contraintes et des impératifs qui nous échappent ; nous avons accepté de composer avec la part d’incertitude qui fait que nous ne savions pas si tous les participants seraient présents à chaque séance.

Concernant le tournage, toutes les modalités ayant été validées en amont avec les partenaires institutionnels, il n’y a pas eu de mauvaises surprises.

Au contraire, la direction nous a fourni des autorisations précieuses.

Nous avons ainsi pu filmer dans différents lieux de vie de l’établissement, et faire rentrer du matériel : équipement nécessaire au tournage (caméra, perche, etc), éléments de décor (par exemple, des cannes à pêche !).

Au total, une quarantaine de personnes extérieures (techniciens, comédiens) ont obtenu des autorisations d’entrée.

Tous  les acteurs de l’établissement, dirigeants, personnels de surveillance et du service éducatif, ont tout fait pour que les choses se fassent dans de bonnes conditions.

Il y a eu de vrais élans de solidarité ; nous avions tous le sentiment de prendre part à une belle aventure.

Sans la préparation en amont et l’investissement de chacun, ce projet, ambitieux, n’aurait pas pu aboutir.


A quelle occasion ces films ont-ils été diffusés ?

Ils ont donné lieu à une projection officielle en présence de nos partenaires institutionnels le 13 mai 2011, soit deux ans après le début du projet.

Ils ont ensuite été présentés à plusieurs groupes d’adolescents détenus, qui n’étaient pas les mêmes que les participants.
Nous les avons montrés dans le cadre de colloques ou de manifestations culturelles (la Caravane des dix mots).

Une projection a été organisée le 9 décembre 2011, à l’occasion d’une journée organisée par la Cour d’appel (de Lyon)sur le thème de la délinquance des mineurs.

Nous souhaitons à présent donner une autre audience à ces films que celle d’un public averti et déjà sensibilisé.

En  juin 2012, nous organiserons une projection dans la grande salle du cinéma Pathé de Vaulx-en-Velin.
C’est important de porter ces films devant le grand public, car ils vont à l’encontre de beaucoup d’idées reçues.

Le projet en lui-même est un démenti à ceux qui pensent que les jeunes délinquants sont irrécupérables. En dépit de ce qu’on aurait pu penser, tous les jours de la semaine pendant deux mois, ces enfants en échec scolaire ont fourni un vrai travail d’écriture.

Les films sont très proches de leurs auteurs, ce sont leurs mots, leurs visions du monde.

Ca ne parle pas d’eux ; ce sont eux qui parlent. Et ce qu’ils donnent à voir, ce n’est pas de l’outrance, ni de la violence auxquelles on a l’habitude de les voir associés .

Ce sont des histoires simples de la vie de tous les jours, qui parlent du lien aux autres. Les gens qui ont vu ces films me disent spontanément : ils sont comme nos enfants.