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Coordination culturelle

Florent Labre - association Label Vie d'Ange

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?

L’association Label Vie d’Ange se donne pour objectifs le développement culturel et la création du lien social. Nous travaillons avec des personnes en situation de handicap, déscolarisées ou sans domicile fixe, qui ont pour point commun l’isolement.

Nous sommes convaincus que la fiction est un outil fabuleux pour redonner confiance à ces personnes, pour leur permettre d’aller vers les autres et de prendre leur place dans la société.

Nous intervenons depuis 2004 à la Maison d’arrêt de Bonneville.
Il y a deux ans, le SPIP nous a demandé de prendre en charge la coordination des activités culturelles au sein de l’établissement.

Notre programmation artistique s’articule autour de plusieurs temps forts. Chaque année, nous définissons un projet emblématique qui servira de fil conducteur. En 2012, il s’agit de notre participation à la biennale de la danse de Lyon.

Ce projet se décline en différentes activités : confection de costumes par un groupe de femmes détenues, avec une couturière et une plasticienne ; spectacles présentés dans les cours de l’établissement; stages de danse organisés pendant l’été.

Des personnes détenues bénéficieront d’une permission de sortir pour prendre part aux répétitions générales à Annemasse, à proximité de Bonneville. En septembre, elles intègreront la délégation de Haute Savoie et défileront à Lyon, aux cotés de 3 000 danseurs et en présence de 50 000 spectateurs.

Afin que toutes les personnes détenues puissent vivre cette expérience forte, nous inviterons vingt danseurs à venir leur présenter un extrait du défilé, vêtus des costumes confectionnés par les femmes détenues.

Nous organisons un évènement culturel tous les mois : cela peut être une projection de films, un concert, un spectacle, une rencontre. Chaque semaine, nous proposons un atelier dans chaque quartier de l’établissement (hommes, femmes), sur un cycle de trois mois. La diversité des domaines artistiques est privilégiée : théâtre, danse, cinéma, vidéo, écriture.

J’anime deux activités plus spécifiquement liées à l’image. La première activité consiste en un travail de réalisation audiovisuelle autour de la fiction.

Les personnes détenues écrivent et interprètent des courts-métrages ; elles sont initiées aux techniques du cadre, du son et de la lumière. Les  exercices pratiques proposés en atelier débouchent sur des créations.

Prenons à titre d'exemple un exercice sur la prise de son. Composante essentielle d’un film, la prise de son  demande un gros travail de concentration et d’attention portée à son environnement.

Cet exercice est d'autant plus difficile que les personnes détenues vivent dans un environnement extrêmement sonore, mais qui ne favorise pas l'écoute.

Dans la toute petite pièce où se déroule l’atelier, nous sommes partis à la « pêche aux sons ». Les participants ont appris à écouter, à isoler un son, à bien positionner leur micro pour permettre un enregistrement propre. Même dans un espace clos, il y a une grande diversité de son, de timbres et d'acoustiques si on y prête l’oreille !

Les sons recueillis ont été mis en rythmique, et nous avons réalisé un clip  dont ils constituent l’unique base sonore.
On explore les contraintes, et avec trois fois rien, on arrive à créer de belles choses !

Au-delà de la sensibilisation aux techniques audiovisuelles, le travail sur le jeu d’acteurs est indispensable.
Pour les personnes détenues, interpréter un rôle ne va pas de soi. Elles ont du mal à  de se défaire de leur position, de leur histoire, pour se projeter dans un personnage en tout point différent d’elles-mêmes.

Pour incarner, elles doivent paradoxalement revenir aux sources de leur propre personnalité. Or, en prison, tout concourt à gommer les traits saillants de l’individu. Numéro d’écrou, absence de liberté d’expression : les personnes sont réduites à l’anonymat.

Et tout à coup, on leur demande de se mettre en avant, de jouer un rôle ; c’est assez déstabilisant.
Pour les exercer, je leur propose divers jeux d’improvisation.

La création et la fiction sont au cœur de ma démarche. Il ne s’agit pas de les mettre en scène en tant que détenus, ni même de parler de la prison.

La prison est tellement présente et oppressante. J’ai envie de les emmener au-delà de ce qu’ils connaissent, de leur montrer qu’ils sont capables collectivement d’inventer un monde.
Les personnes doivent  pouvoir parler de ce qui leur tient à cœur, mais en passant par les détours de l’imagination.

Je suis souvent surpris de la façon avec laquelle elles reçoivent  les choses au premier degré. Face à une situation, face à spectacle par exemple, elles ont du mal à s’abstraire d’une logique terre-à-terre, à voir la nuance et l’envers.
Le but est de les aider à prendre de la distance et à se projeter dans autre chose, a ressentir des émotions générées par leur propre créations.
Par le biais de la fiction, je veux leur montrer que la réalité peut être contournée, détournée, transformée, et surtout leur montrer qu'ils sont capables de réaliser des belles choses.

Les thématiques carcérales sont abordées sous d’autres formes. Ensemble, nous tentons d’extraire ces grandes questions existentielles et intimes mises en jeu par la prison (le lien a l’autre, l’isolement) et de les transposer dans un univers que nous imaginons ensemble.
On travaille avec des costumes, des décors quand on peut.

En 2010, nous avons réalisé un film, L’ascenseur.
L’ascenseur c’est une métaphore de la cellule ; tout y est, l’espace restreint, la promiscuité, l’incertitude de qui va arriver, qui va sortir en premier…
Chaque participant a écrit sa propre séquence autour d’une cage d’ascenseur. Ce faisant, chacun a exprimé des choses qui lui tenaient à cœur : la difficulté de maintenir les liens amicaux, les adresses que l’on perd, les visites qui s’espacent, les relations avec les femmes…


Sur quels projets travaillez vous?

Un  projet me tient à cœur : il associe vidéo, danse et beat box. Un artiste reconnu, Julien Pablo Matas alias Speaker B, accompagnerait les personnes détenues dans la composition d’un morceau de beat box.

Avec l’aide d’un chorégraphe professionnel, Tho Anothai, elles créeraient une chorégraphie sur cette musique. Les personnes détenues sont ensuite filmées en train de danser dans différents lieux de l’établissement : la bibliothèque, la buanderie, les cuisines, une cellule. Toutes  n’exécuteraient pas tous les mêmes mouvements ; la chorégraphie serait élaborée en fonction de chaque danseur, de la topographie du lieu, de l’éclairage.
Et nous obtiendrions une présentation originale et onirique de l’établissement !

Le projet devait se dérouler à l’automne 2011, mais il n’a pas pu aboutir en raison des perturbations occasionnées par les travaux. Comme il est soutenu par le Chef d’établissement, il sera très certainement reconduit l’année prochaine.

Nous travaillons à un autre projet autour de la vidéo, qui participe au décloisonnement de l’institution.

Nous avons été contactés par l’enseignante d’un lycée professionnel de Chambéry, dont les élèves se destinent aux métiers de policier, de pompier ou de surveillant pénitentiaire. Déplorant leurs préjugés à l’égard des personnes sous-main de justice, l’enseignante souhaitait construire des passerelles entre ces deux mondes appelés à vivre ensemble.

Il nous a semblé que c’est autour d’une création commune que les échanges pouvaient être les plus fructueux. Un film va donc être écrit en collaboration entre les personnes détenues et les lycéens ; il sera tourné simultanément dans la Maison d’arrêt et dans le lycée.

La vidéo sera le support à une correspondance entre les deux groupes, qui pourront s’interpeller sur leurs intentions artistiques, et apprendre à faire connaissance.


À quelles occasion ces films sont-ils montrés ?
Tous les films ont une diffusion interne exclusivement. Pour le moment, nous souhaitons travailler ainsi car il y a toujours une personne, parmi les participants, qui ne souhaite pas que son image soit diffusée à l’extérieur.

Ce qui compte, c’est ce qui se vit en atelier, je ne veux pas qu’une contrainte supplémentaire de diffusion vienne dissuader certains d’y prendre part.

Le lien de confiance qui s’établit est primordial pour amener les personnes à se projeter et à créer. C’est plus facile de se mettre en risque quand on sait que cela reste « entre nous ».
La vidéo est vraiment un instrument de cohésion interne, dont les personnes détenues doivent être les premières bénéficiaires.

Si nous choisissions de diffuser ces films à l’extérieur, j’ai le sentiment que cela serait surtout profitable à l'association ou à l’institution, mais finalement relativement peu aux personnes détenues.

Et puis, que vaudrait la projection d’un film à un public si les personnes qui l’ont pensé et réalisé ne sont pas là pour le défendre ?
Cependant, certains dispositifs seraient intéressants à mettre en place. La caméra pourrait par exemple relayer un échange entre le public et les personnes détenues, qui auraient un retour  sur leur travail. Encore une fois, la diffusion externe n’est intéressante que s’il y a interaction.


Florent Labre et le canal vidéo interne