• Français
  • English

Communication et cohésion sociale

Laurent Bocquet - Association Ar-T-Show

 

Pouvez-vous nous décrire votre projet ?

Il y a un an, nous avons été sollicités par le SPIP du Rhône afin de reprendre et de développer les canaux vidéo internes des Maisons d’arrêt de Villefranche et de Lyon-Corbas.

Nous nous attendions à trouver des installations en état de fonctionnement, mais ce ne fut  pas le cas. À Corbas, prison ultramoderne, le canal vidéo interne n’était pas opérationnel. A Villefranche, il avait cessé d’émettre depuis le passage à la TNT.

Une grosse partie de notre action a consisté, en premier lieu, à tenter d’apporter une réponse technique aux problèmes de fonctionnement. Nous avons fait de notre mieux, avec des bouts de ficelle, car le budget dévolu ne nous permettait pas de d’entreprendre des opérations de maintenance d’envergure.

Très vite, nous n’avons pas souhaité nous cantonner à une simple gestion technique.

Au sein d’une institution qui connait des problèmes de communication interne, le canal vidéo interne nous est apparu comme un outil précieux de mise en réseau des intervenants et de valorisation des actions menées.

Pourtant, malgré les fortes attentes de part et d’autre, la communication « canalisée » n’allait pas de soi. Nous rencontrions des résistances, dues aux contraintes spécifiques de l’environnement. Il fallait donc développer de nouvelles pratiques, ouvrir des espaces d’échanges et de concertation avec chaque partenaire, au-delà du champ initial de compétence de chacun, et préciser les contraintes d’ordre juridique, pratique, économique.

Ce projet ambitieux, formalisé sous le nom d’« Arrêts sur images », a consisté à mettre en place un véritable programme d’intégration de l’image en détention, pour une meilleure communication.

En discutant avec chacun des intervenants, nous avions constaté de nombreux dysfonctionnements.

Dans les deux établissements, une offre culturelle très large était proposée aux personnes détenues. Structurée, elle répondait à des objectifs précis et s’inscrivait dans la durée. Or, par manque de visibilité,  elle était souvent méconnue, peu valorisée et peu suivie.

De plus, la temporalité propre aux Maisons d’arrêt, avec les mouvements quotidiens et le travail dans l’urgence, allait à l’encontre  d’une  logique de long terme. De fait, les actions proposées, qui nécessitaient des moyens techniques, humains et financiers particulièrement importants, touchaient finalement un nombre réduit de personnes détenues, ce qui posait le problème de leur amortissement, et donc de leur reconduction.

Les professionnels déploraient aussi l’étanchéité des actions. Intervenant dans un domaine précis, ils n’avaient que très rarement l’occasion de connaître ce qui se faisait dans d’autres domaines, bien que des thématiques communes aient pu être exploitées.

Grace au canal vidéo interne, nous avons souhaité apporter un certain nombre de solutions à ces dysfonctionnements.

Une variété de formes audiovisuelles permet de mettre en visibilité les actions, en fonction de leur importance, de leur régularité, de leur nature : bande-annonce à partir de quelques images, interviews d’intervenants extérieurs, clips textuels, journaux d’infos, mini reportages, captations d’événements, programmes mis à disposition.

Plutôt que de retranscrire les événements dans la confusion des dates et des domaines dans lesquels ils se succèdent, nous avons souhaité les mettre en cohérence en les situant dans une programmation. Les notions de temps et de durée sont particulièrement sensibles en détention. Certaines informations ont un caractère urgent, elles doivent être immédiatement reconnaissables et perçues comme telles. Que ce soit l’atelier d’écriture mené par Thierry Renard et l’espace Pandora ou encore l’action menée par l’Opéra de Lyon, nous avons mis en place une charte graphique commune pour permettre au spectateur d’identifier et de situer les différentes phases de l’action à travers plusieurs programmes.

En valorisant les activités, le canal vidéo interne permet d’élargir les publics. Voir et entendre une restitution, un concert, un évènement sportif, consulter une bande-annonce, visionner un sujet sur un programme lié à la santé ou au logement, même si on n’a pas l’intention d’y participer ou si on ne peut pas y assister, permettent de faire bénéficier au plus grand nombre des dispositifs mis en place à l’intention d’un nombre nécessairement plus restreint de participants, et peut-être exercer une certaine « sensibilisation ». Ainsi, les personnes détenues s’inscrivent dans une actualité de proximité et dans une histoire collective.

Afin de répondre à ces différents objectifs, notre travail consiste à  programmer, concevoir, produire, réaliser, diffuser et archiver différents programmes audiovisuels et à les renouveler en fonction d’un calendrier établi.

C’est un travail important, qui nécessite la collecte en amont et l’actualisation d’un certain nombre d’informations. Nous sommes de fait amenés à dialoguer avec différents interlocuteurs. Notre souci est de renforcer cette mise en réseau. C’est pourquoi  nous avons proposé la mise en place d’un comité de pilotage réunissant des personnes habilitées par chaque service à traiter de ces aspects.

Quels sont les obstacles rencontrés dans la mise en place de ce projet, et quelles réponses y avez-vous apporté ?

Au niveau technique, beaucoup reste à faire.

D’une part, les canaux vidéo internes rencontrent toujours des difficultés d’émission ; notre programmation est donc ponctuelle, par à coup, alors que l’objectif poursuivi nécessiterait une diffusion continue.

Ensuite, notre volonté d’augmenter le nombre et la qualité des émissions nécessite des moyens techniques et humains importants, ce qui n’est pas sans soulever des difficultés. Il faut préparer et organiser les tournages (autorisations de déplacements en interne, ouverture d’écrou, accompagnateurs, préparation préalable des interviews...). Il nous faut disposer en interne de moyens de tournage en état, de matériels adaptés à la prise de vues d’événements (pieds, micros, éclairages, câblages...), répertoriés, et avoir des endroits où les stocker.  Ce matériel doit être contrôlé par l’administration pénitentiaire à l’entrée et à la sortie, ce qui occasionne quelques lenteurs.

Pour le moment, les émissions sont réalisées avec l’assistance de la personne détenue auxiliaire vidéo, dont nous avons assuré la formation.  Nous souhaitons qu’un petit groupe de personnes détenues bénévoles investisse ce projet et intervienne sur le son, l’image, l’animation des émissions. L’activité devra alors être reconnue comme socio-culturelle,  et pas seulement comme activité de travail rémunérée.

L’encadrement du groupe demandera un investissement important : il faudra planifier et organiser avec les personnes détenues le travail de documentation des éléments, de montage et d’habillage, le suivre très régulièrement et le valider.  Il faudra ensuite conformer le programme définitif pour sa diffusion, l’inscrire dans une programmation, le désinscrire de la programmation lorsqu’il n’est plus d’actualité puis le documenter et l’archiver.

La principale difficulté reste celle de la validation de certains contenus « présumés sensibles » parce qu’ils mettent en scène des personnes détenues ou des représentants de l’administration sur le vif. Une fois le sujet monté, il faut le communiquer à l’administration pour contrôles et validation.

Ensuite, il faut éventuellement reprendre les montages en fonction des amendements demandés.

Pendant des mois, nous avons rencontré de vraies difficultés à solliciter très régulièrement l’administration et à obtenir rapidement des réponses. Chaque retard de validation entrainant un retard de diffusion, il arrivait qu’une information ne puisse pas être diffusée à temps.

 

Quelle solution avez-vous proposé ?

Nous nous sommes attachés à faciliter les moyens de partage et de consultation de ces contenus par les membres de l’administration. Après plusieurs étapes, nous avons mis au point un prototype de plateforme de partage permettant de visionner de manière sécurisée les programmes en ligne  et autorisant l’écriture de commentaires par les personnes autorisées. Offrant une visibilité rapide de l’ensemble des programmes, la plateforme a considérablement facilité tous les aspects liés à la validation.

Elle s’est aussi révélée être  un outil d’échanges, de concertation et de conduites d’actions transversales.

Si le canal vidéo est à destination des personnes détenues, son contenu met parfois en scène les personnels et les intervenants. Pourtant ces derniers n’y ont pas accès : le canal est diffusé exclusivement en cellule. De fait, les réalisations n’ont aucune visibilité auprès d’un ensemble de professionnels et de bénévoles qui s’impliquent dans quantité de domaines en détention et travaillent parfois « en aveugle », sans lieu d’échanges et de concertation, sans même se croiser.

Nous souhaitons que la plateforme devienne une alternative au canal vidéo interne, à destination des professionnels impliqués en détention. Les moyens techniques et les contraintes et installations des Maisons d’arrêt ne permettent pas de disposer d’un tel espace d’échange en interne. Cet espace doit être envisagé de l’extérieur avec les possibilités qu’offrent aujourd’hui internet, les réseaux et la bonne qualité de diffusion des vidéos.

Enfin, la plateforme permet de stocker les archives, et notamment les contenus qui peuvent être à nouveau utilisés, après actualisation, sur le canal vidéo interne (par exemple, la bande annonce d’un évènement reconduit chaque année).

 

Quelles sont vos perspectives ?

Nous souhaitons approfondir le développement du canal vidéo interne en tant qu’instrument d’information et de communication, de valorisation et de mise en cohérence des activités culturelles, sportives, de formation et de santé. Nous aimerions aussi développer les réalisations audiovisuelles autour de la fiction. À partir d’une action menée, nous pourrions définir une thématique qui serait explorée à partir de films diffusés ou de créations en atelier.

Nous avons également la volonté d’ouvrir l’institution sur l’extérieur, et notamment sur la vie culturelle très riche de notre région. Il y a en Rhône-Alpes une grande diversité de sociétés de production, de festivals, de professionnels de l’image, qui pourraient nous fournir des documents afin d’alimenter notre programmation.

Cela permettrait d’ouvrir les personnes détenues à un point de vue autre que celui de la détention.

Nous souhaitons favoriser les échanges de bonnes pratiques avec les professionnels qui interviennent dans d’autres établissements pénitentiaires. Ainsi, nous réfléchissons  avec Demis Hérenger, de l’association Les deux maisons, à un moyen de programmer un lancement automatique  du canal vidéo interne, qui jusqu’à présent nécessite encore une intervention manuelle.