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Citoyenneté et film d'animation

Antoine Costard, coordinateur culturel

 

Pouvez-vous nous présenter vos actions ?

Je suis coordinateur culturel au Centre de détention d’Argentan. J’ai pour mission d'élaborer et de mettre en place la programmation culturelle de l’établissement.

Depuis ma prise de fonction en mars 2011, en partenariat avec la Ligue de l’enseignement de l'Orne, la DRAC et la Région Basse-Normandie, j’ai proposé des activités autour de l’audiovisuel, à destination du public carcéral d'Argentan en partenariat avec l'équipe de la Ligue de l'Enseignement de Basse-Normandie.

La première a consisté dans l'initiation au film d'animation et à la réalisation d’un court-métrage , en août 2011.

L’objectif était de faire découvrir aux personnes détenues un genre cinématographique et un mode d’expression original, tout en les invitant à s’engager dans un processus de création collective.

Nous avions choisi cette période de l’année car elle correspond généralement à un déficit d’activités pour les personnes détenues.

Nous étions trois intervenants : Jeanne Dictus et Alexis Fradet animateurs à la Ligue de l’Enseignement de Basse-Normandie  et moi-même.

Huit détenus ont pris part à l’atelier. Il est préférable de ne pas dépasser cette jauge dans le cadre d’un atelier de création, afin de pouvoir se rendre disponible pour chacun et de respecter les conditions de sécurité en détention.  

L’atelier a duré du 17 au 26 aout, à raison de neufs séances de trois heures. Installés dans une salle de classe du Quartier socio-culturel, nous disposions d'un matériel professionnel : deux caméscopes numériques, un ordinateur, une mandarine, un banc-titre.

La première séance fut consacrée à la découverte du cinéma d’animation. Nous avons diffusé des extraits de courts-métrages, afin de présenter les différentes techniques : dessins animés, papier découpé, pâte à modeler, pixilation.

Les participants se sont essayés à la manipulation de la caméra, ont réalisé de petits exercices de montage et de déplacement d’objets.

Il faut croire que cette première séance ne les a pas tous séduit …La majorité des personnes détenues présentes ce jour-là n’a pas souhaité revenir le lendemain. Nous avons donc entièrement renouvelé la liste pour la deuxième séance.

Deux séances ont ensuite été consacrées à l’écriture collective du scénario. Nous avons proposé aux participants d'aborder la thématique des discriminations, sujet inspiré par les orientations culturelles de la Direction interrégionale des services pénitentiaires.

Il s’agissait de réfléchir ensemble à ce que ce mot évoquait pour eux, quelles réalités il recoupait et comment nous pouvions le mettre en images, pour en parler.

Les détenus ont eu l’idée de fabriquer des oiseaux en papier, de différentes couleurs ; en fonction de leur couleur, les oiseaux étaient xénophobes ou solidaires les uns des autres.

C’était un point de départ, et le scénario n’a cessé de s'enrichir au fur et à mesure du tournage. De fait, les décors ont été fabriqués en continu, afin d’intégrer les idées nouvelles.

Sans passer par des détours théoriques, les participants ont compris le principe de la prise de vue image par image en prenant part au tournage. Dans le même temps, ils se sont familiarisés avec le langage audiovisuel.

Un temps récréatif était prévu à la fin de chaque séance ; nous mettions le projet de côté pour nous consacrer à la pratique d’une technique d’animation spécifique.

Ces connaissances empiriques acquises au fur et à mesure ont mis les participants en capacité de formuler des propositions artistiques pertinentes. Le projet s’est enrichi de techniques de plus en plus sophistiquées : dessin sur sable en guise de transition entre les séquences,  choix de musique…

Le scénario final fourmille d’intrigues et de rebondissements. Les oiseaux voyagent et découvrent les différences de situations dans le monde : pauvreté, opulence, rejet, etc…Ils sont en quête de l’endroit où ils pourraient enfin être heureux. L’histoire se termine sur la nécessité d’accorder son pardon à ceux qui se sont mal comportés avec nous.
À l’occasion de la dernière séance, nous avons finalisé les images et organisé une restitution en présence de la Directrice et d’un journaliste de Ouest France. Le regard de l’administration pénitentiaire et d’une personne extérieure (à fortiori un Média) sur leur travail était valorisant pour les personnes détenues. Nous avons été agréablement surpris de les voir défendre leur film avec passion, en se serrant les coudes, comme une vraie équipe de tournage.


A quelle occasion le film a t-il été montré ?

Le grand envol était initialement destiné à être diffuser sur le canal vidéo interne. Or ce dernier ne diffuse pas d’émissions actuellement, car nous recherchons un détenu auxiliaire vidéo.

L’administration pénitentiaire n’a pas encore donné son accord pour une diffusion locale, mais nous souhaiterions le mettre en ligne, sur le site internet de la Ligue de l’enseignement de l'Orne, de Basse Normandie ainsi que sur celui du journal  Ouest France.

Il pourrait être agrémenté du making off que les participants ont réalisé, et qui présente leur travail. Ce serait une sorte d’interface avec l’extérieur, pour montrer une autre image de la prison à travers les réalisations artistiques des détenus.


Comment les personnes détenues ont-elles vécu cette expérience ?
Le projet n’a pas convaincu tout le monde, puisque les détenus inscrits à l'atelier et  présents lors de la 1ère séance  n’ont pas souhaité rester. C’était l’été, et sans doute avaient-ils envie de profiter du soleil plutôt que de venir en atelier.

Cinq personnes ont été impliquées tout au long du projet, puis trois à la toute fin. Ce sont elles qui ont eu à cœur de porter et de défendre le film au moment de la restitution.

J’ai une anecdote à ce propos. Lorsque le journaliste de Ouest France est venu assister à notre travail, il s’attendait à un atelier étroitement encadré et dirigé par l’administration pénitentiaire.  Il fut surpris par la liberté de ton et la créativité des personnes détenues.

Après avoir vu le film, il eut cette phrase maladroite « Je crois bien que je n’ai pas tout compris ». L’un des trois participants a alors réagi avec vivacité : « Mais enfin, c’est très simple ! C’est très clair ! » Et de lui expliquer le propos du film, et les choix artistiques de l’équipe, avec énergie et conviction. 

La Directrice adjointe, qui assistait à la scène, a pu découvrir sous un autre jour cette personne  habituellement taciturne.

Nous étions heureux de la cohésion et de la solidarité des trois participants. Pourtant ils ne se connaissaient pas, ne s’étaient jamais parlé avant l’atelier.


Si vous deviez reconduire un tel projet, que feriez-vous différement ?

J’arrivais tout juste au Centre de détention d’Argentan ; c’était donc une première expérience, dont j’ai tiré quelques enseignements. Il me semble nécessaire de raccourcir la durée des séances.

Trois heures d’atelier, c’est un peu long pour rester concentré, d’autant plus que les détenus n’avaient pas le droit de sortir fumer une cigarette (et ce pour éviter les allées et venues dans le Quartier socio-culturel). Cela a sans doute découragé certaines personnes qui auraient aimé participer à l’atelier.

Nous avons aussi été bloqués par la lourdeur des procédures d’inscription, qui ne nous a pas permis d’être réactifs dans le renouvellement des listes.


Quelles autres actions autour de l'image avez-vous mis en place au Centre de détention d'Argentan ?
Pour prolonger l’atelier de réalisation, nous avons créé avec la ligue de l'Enseignement de Basse-Normandie, un festival de cinéma au sein de la prison, les 18, 19 et 20 octobre 2011.

Le festival intitulé «Regards Croisés» se proposait d’explorer les cultures des mondes urbain, rural et nomade.

Chaque jour, l’équipe de la ligue de l'Enseignement de Basse-Normandie assurait la projection en 35mm de deux films (documentaires ou fiction, court ou long métrage) en lien avec ces thématiques.

Nous invitions des professionnels de l’extérieur à venir en discuter avec les personnes détenues.

Le  film 93 La belle rebelle de Jean-Pierre Thorn a ainsi été montré pour illustrer la culture urbaine. À cette occasion nous avons abordé les notions de ville moderne et de périphérie, et parler de la situation des quartiers difficiles.

En compagnie d’un réalisateur de documentaires environnementaux, nous nous sommes interrogés sur la survie du monde rural et sur les enjeux écologiques.

Le monde nomade a été évoqué par la diffusion du film Liberté de Tony Gatlif. Un intervenant est venu nous parler des gens du voyage et de leur histoire sous l’occupation allemande.

Le Grand envol a également été montré à cette occasion, au début de chaque séance de projection.

Nous souhaitions impliquer les personnes détenues dans la mise en œuvre du Festival.

Une vingtaines de participants a donc réalisé des supports de communication.

Répartis en binômes, et encadrés par l’équipe éducative, ils ont travaillé à l’élaboration d’affiches et de flyers, depuis le contenu jusqu’à la charte graphique. Les impératifs d’efficacité visuelle, d’attractivité et d’accessibilité du message ont guidé leurs choix de couleurs et de typographie.

Les documents crées ont été affichés dans toutes les coursives des bâtiments d'hébergement de la détention.


Quels sont vos projets à venir ?

Nous travaillons sur un nouveau projet de film  avec le réalisateur Bernard Favre pour la fin de l’année 2012. Cela nous laisse le temps d’en discuter avec tous les acteurs de l’établissement, que nous aimerions associer au projet. 

Nous allons laisser de côté la fiction pour initier les personnes détenues à l’écriture documentaire. Elles apprendront à mener une interview et à en faire une captation vidéo.

Elles réaliseront des reportages sur des faits ou des pratiques que l’on retrouve aussi bien en prison qu’à l’extérieur : la cuisine, les jeux et la convivialité, le sport,…etc.

Les participants recueilleront le témoignage de personnes détenues ou de professionnels qui travaillent dans l’établissement.
Neuf à dix séances d’atelier sont d’ores et déjà prévues.

Les détenus travailleront en binôme et interviendront à tour de rôle sur chaque poste technique : le cadrage, la prise de son, le montage, mais aussi sur l’animation des interviews.