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Circuit de cinéma itinérant

Raphaël Maestro, Directeur de Ciné-Passion en Périgord

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? Comment est-il né?
L’association Ciné Passion en Périgord a été crée il y  a vingt et un an ; elle agit principalement pour la promotion et la diffusion du cinéma en milieu rural. Elle coordonne la mise en réseau de 10 salles de cinéma, classées art et essai, pilotées par des municipalités du département de la Dordogne.

Notre propos est de permettre une diffusion vaste à un large public, donc nous menons aussi une politique tarifaire. 250 000 spectateurs profitent chaque année du réseau Ciné Passion en Périgord. En complément de ces missions, Ciné passion assure la coordination de la politique départementale d’éducation à l’Image ( plus de 27000 scolaires accueillis chaque année en salle, formation de plus de 100 professeurs référents), et gère depuis 2005, la Commission du Film de la Dordogne.

En 1997, par solidarité avec les cantons où il est impossible de construire des salles « physiques », et pour répondre à la nécessité d’aménagement du territoire en matière de diffusion culturelle, nous avons décidé de créer un circuit de cinéma itinérant.

L’objectif principal de ce réseau est d’aller dans des endroits où il n’y a plus de pratiques culturelles collectives
Nous avons souhaité développer des propositions culturelles en direction des publics éloignés des pratiques artistiques et culturelles, et c’est dans ce cadre que nous sommes présents depuis 2000 au Centre de détention de Neuvic.
La première prise de contact s’est faite par l’intermédiaire de l’association socioculturelle et sportive du Centre de détention de Neuvic.

En 2001, nous avons obtenu l’agrément du CNC pour faire de la salle du foyer un point de projection intégré au circuit itinérant.
Nous avons choisi d’y organiser des séances commerciales, c’est-à-dire de faire payer un prix d’entrée aux personnes détenues. Ainsi, nous sommes en mesure de leur proposer des films au moment de leur sortie nationale. L’idée est qu’elles aient accès au cinéma dans les mêmes conditions qu’à l’extérieur. L’aspect financier est d’avantage symbolique, puisque le tarif unique de 2,50 euros. L’argent est collecté par l’association socioculturelle, qui dispose d’une ligne budgétaire pour prendre en charge les entrées des personnes détenues indigentes.

Les projections sont mensuelles. Nous souhaitons associer les  personnes détenues à la programmation, afin de les émanciper de leur condition de spectateurs passifs.

A la fin de chaque mois, l’animateur projectionniste indique une liste de films susceptibles d’être diffusés le mois suivant. Les personnes détenues en choisissent certains et peuvent faire des propositions qui ne figurent pas dans la liste. Nous essayons dans la mesure du possible de répondre à leurs demandes, bien qu’en ce moment nous ayons des problèmes d’accès aux copies en raison de la numérisation des salles.

Au début, leurs choix se portaient principalement sur des grosses productions, des films d’action.
Grâce au travail de médiation que nous effectuons en amont, nous sommes fiers de constater qu’ils  « programment » de plus en plus de films d’arts et d’essai.
En effet la diffusion ne représente qu’une partie de notre action.
Nous organisons ponctuellement des ateliers d’éducation à l’image, qui se substituent parfois aux séances de projection mensuelles. Les personnes détenues y sont sensibilisées à  la sémiologie visuelle, sur ce qu’est un champ, un contre champ ; on s’appuie sur des extraits de films qu’ils connaissent, et on essaie de leur permettre de dépasser leur simple prisme de spectateur.
Depuis deux ans, nous mettons aussi en place des ateliers de pratique de l’image. Grâce à un matériel que nous mettons à disposition, et à la présence de deux intervenants professionnels, les personnes détenues prennent part au tournage et à la post production d’un film.

Une session se déroule sur cinq jours ; elle associe cinq personnes détenues qui écrivent, scénarisent, tournent, montent et produisent des courts métrages de fiction.

Une première session a été initiée et financée par le SPIP de la Dordogne ; elle a rencontré un tel succès que nous avons décidé de reconduire l’opération. Nous avons répondu à un appel à projet de la Fondation de France (plus particulièrement dans le cadre d’un appel à projets de la Fondation Carla Bruni Sarkozy), qui nous a permis de financer trois sessions supplémentaires. La prochaine et dernière session doit avoir lieu au mois de mai de cette année.

Quelles sont les contraintes rencontrées ?
Les contraintes sont lourdes en détention quand il s’agit de réaliser un film. La limite principale est celle des décors ; nous sommes uniquement autorisés à filmer la salle de la bibliothèque.
Nous nous sommes accommodés de ces contraintes en choisissant de mettre l’accent sur le fond,  et en allégeant au maximum la forme et la technique. L’idée, c’est de trouver le cadre le moins contraignant possible, pour  traiter des thématiques fortes, choisies par les personnes détenues ou suggérées par nous.
Nous avons trouvé un format qui s’y prête bien : le SAV d’Omar et Fred. Nous nous inspirons de cette mise en scène, ce qui tombe bien, car ils ont d’avantage une culture télévisuelle que cinématographique !

Quels sont les bénéfices pour les personnes détenues ?
Si le programme court de Canal Plus est tourné en deux fois, nous nous le tournons simultanément (un acteur au premier plan en plan large, et un acteur au second plan en vignette). C’est exigeant pour les personnes détenues, qui doivent fournir un travail de concentration et de précision, soigner  leur jeu d’acteur et l’écriture du scénario.

On permet à ces personnes détenues, souvent jeunes, de se confronter à un principe de réalité puisqu’elles s’inscrivent dans un processus à plusieurs étapes, sur un temps donné, ou toutes les actions doivent être coordonnées.
Elles prennent part à un projet collectif, c’est un vrai apprentissage ; il y a parfois des résistances, mais nos intervenants sont très motivés et ne lâchent rien !

Somme toute, c’est à peu près la même chose que ce que nous faisons auprès des scolaires, sauf que le public et le contexte sont complètement différents.
Nous les interpellons sur des thématiques fortes, mais sur un mode léger.

J’ai l’habitude de dire que la culture est un besoin qui s’ignore, que seuls celles et ceux qui y ont gouté peuvent le réclamer. Notre action en milieu pénitentiaire nous permet de toucher du doigt cet adage, et nous nous sentons « augmentés » à chaque passage à Neuvic sur l’Isle


Quelles sont vos perspectives ?
Pour le moment, ces films sont diffusés en interne à l’occasion d’une séance dédiée, puis rediffusées en en avant-première des projections mensuelles.
L’idée à terme, c’est aussi de les présenter à l’extérieur. L’un des films a fait l’objet d’une projection dans une des salles du réseau de Ciné Passion Périgord, en présence de personnes détenues ayant bénéficiées d’autorisations de sortie, et de leur famille.
Nous réfléchissons encore à la forme la plus pertinente pour diffuser ces films à l’extérieur. Pourquoi pas une collection ? A l’issue de la prochaine session en mai, nous devons faire un bilan avec l’administration pénitentiaire et le SPIP  afin de déterminer l’environnement le plus adéquat.