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Cinéma muet

Mathilde Syre, réalisatrice de films documentaires, de l'association Achromat

 

Quelles sont les actions que vous menez auprès des personnes placées sous main de justice?
Cela fait quatre ans que j’interviens au Centre pénitentiaire d’Aiton. Au début, mes interventions étaient ponctuelles : deux à trois par an.

L’atelier vidéo entrait dans le cadre de la programmation culturelle de l’établissement, au même titre que l’atelier dessin ou l’atelier d’écriture. Mais petit à petit, j’ai eu envie d’aller au-delà d’une simple activité occupationnelle.

Depuis 2009, en accord avec le SPIP de Savoie et la DRAC Rhône-Alpes, je suis présente très régulièrement au Centre pénitentiaire. 

Je propose des ateliers de réalisations vidéo. J’accompagne les personnes détenues dans le choix d’un sujet, l’écriture du scénario, le travail de prise de vue et de prise de son, ainsi que le montage. Le montage est une étape essentielle pour comprendre comment un film se construit, je tiens vraiment à les y associer.

Différentes réalisations ont ainsi vu le jour ; des films d’animation, des courts-métrages de fiction, des reportages en lien ou non avec la vie en détention (les liens familiaux à l'épreuve de l'incarcération, les aménagements de peine...).

J’aime ouvrir mes ateliers à la présence d’autres professionnels, dont les compétences sont complémentaires aux miennes. Je travaille surtout autour du documentaire : la fiction, l’animation, ne sont pas mes domaines de prédilection.

Ainsi, j’ai eu l’occasion d’être assistée par une artiste plasticienne pour la réalisation de décors, et par un clown pour un travail autour du cinéma muet.


Pouvez-vous nous parler plus en détail des films réalisés?
En 2008, nous avons mis en place une correspondance filmée entre un groupe de personnes détenues et un groupe d’adolescents avec lesquels j’avais eu l’occasion de travailler  deux années de suite dans le cadre du dispositif « Un été au ciné – Cinéville ».

Les participants ont choisi des thèmes : l’avenir, l’intimité. Ils ont échangé sur ces sujets par lettres vidéo interposées ; il y en a eu six en tout. C’était intéressant de confronter leurs points de vue: l’intimité a une résonnance particulière pour des adolescents au sortir de la puberté, mais aussi pour des personnes détenues vivant dans des conditions de promiscuité.

Les lettres filmées prenaient toute sorte de formes, laissant place à leur créativité et leurs envies de mise en scène. Je souhaitais aussi favoriser leurs échanges informels.

J’enregistrais donc leurs questions, leurs interpellations et nous prenions un moment, au début de chaque séance, pour écouter la parole de l’autre groupe.

En 2010 et 2011, nous avons travaillé autour du cinéma muet. Les personnes détenues avaient exprimé le souhait de jouer dans un film.

Je leur ai tout de même expliqué qu’il n’est pas facile de s’approprier un texte quand on n’est pas comédien professionnel. De plus, le projet risquait d’exclure des personnes d’origine étrangère qui ne maîtrisaient pas bien la langue.

Nous avons donc décidé de faire du cinéma muet. En visionnant des extraits de films de Charlie Chaplin et de Buster Keaton, les participants se sont familiarisés avec le cinéma muet.

Ensuite, un clown professionnel est venu les aider à perfectionner leur jeu d’acteurs en leur apprenant des techniques de mime. Le tournage a duré toute une semaine.

Les participants ont écrit et réalisé plusieurs scénettes. Certains  ont voulu jouer, d’autres ont préféré intervenir sur la prise de son et la prise de vue. Ensuite, nous avons travaillé tous ensemble au montage.
                      
J’aimerais aussi vous parler d’un projet que je mène à la Maison d’arrêt de Chambéry. J’interviens ponctuellement dans cet établissement, car il est plus petit et l’activité vidéo n’est pas une priorité de la programmation culturelle. Je viens d’y achever un stage en cinéma d’animation.

Contrairement à la trame habituelle, nous n’avons pas commencé par définir un sujet et un scénario. Tout est parti d’une envie de création plastique.

Six séances durant, les personnes détenues ont confectionné des décors et des personnages, avec toute sorte de matériaux. Comme il n’y avait pas de thème, ni même de fil conducteur, les personnages étaient hétéroclites ; il y avait même une otarie !

À partir de cela, nous avons proposé aux personnes détenues de raconter une histoire.

J’ai trouvé qu’il était intéressant d’inviter les personnes détenues à s’approprier des éléments existants  et à les recomposer au sein d’une histoire qui fasse sens. Comme souvent lorsqu’elles sont amenées à imaginer une histoire, les personnes détenues ont mis en scène une histoire d’amour.

Pour des questions pratiques, le tournage s’est fait sur une semaine : l’installation du matériel pour un film d’animation est tellement fastidieuse que nous ne voulions pas avoir à  tout démonter à l’issue de chaque séance.

Pour conclure ce projet, un autre groupe de personnes détenues créera la bande son avec l’aide d’une musicienne. C’est un vrai travail de partenariat, entre intervenants et entre participants.

Mathilde Syre et le canal vidéo interne

Mathilde Syre et la diffusion