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Ciné-débat - Collectif Prod

Sylvain Girault, Secrétaire général de Collectif Prod

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ?
Collectif Prod est un réseau de professionnels du cinéma, d’associations et de sociétés de production. Nous fonctionnons comme un Festival permanent, avec une activité de diffusion régulière : nous organisons une projection de courts-métrages tous les mois à Paris.

Notre action à la Maison d’arrêt de Villepinte a commencé il y a deux ans. Nous avons été sollicités par le SPIP de Seine-Saint-Denis pour reprendre l’activité « ciné-débat ». Notre interlocutrice du SPIP avait eu l’occasion d’assister à une de nos projections, et elle avait été séduite par la fraîcheur et le dynamisme de notre association.

Depuis 2010, nous proposons donc cinq séances de Ciné-débat par an.

Chaque séance s’articule autour de la projection de deux ou trois courts-métrages, puis d’un  temps d’échange, que j’anime, entre les personnes détenues et deux invités (en général les réalisateurs).
Nous avons fait le choix d’inviter deux personnes  dans un souci d’équilibre et de diversité. Si nous n’invitions qu’une seule personne, celle-ci se trouverait en situation de « face à face » avec les personnes détenues.

Avec deux invités, la parole circule mieux, et chacun apporte un angle de vue différent. Le but n’est pas d’instaurer une relation verticale entre les personnes détenues et une personne instruite qui viendrait leur « porter la culture ». Au contraire, toute notre action est irriguée par un principe de réciprocité et d’échange.

D’ailleurs, nous considérons que ces rencontres profitent d’avantage aux réalisateurs qu’aux personnes détenues.

Le court-métrage a une diffusion assez confidentielle ; les réalisateurs ont peu de retours sur leur travail, et toujours d’un public homogène, issu du même cercle sociologique. L’intervention en prison permet aux réalisateurs de se confronter à un public différent.

A la Maison d’arrêt de Villepinte, les personnes détenues sont majoritairement issues des milieux populaires. Leur perception est précieuse : elles voient énormément de choses, elles analysent beaucoup. C’est donc un  retour dissonant mais infiniment profitable pour le réalisateur, qui est susceptible d’influencer ses créations futures.

 

J’ai coutume de dire que la prison ne se situe pas en marge de la société ; elle est au centre. Elle donne à voir les réalités et les problématiques de notre société. C’est pourquoi il est important qu’elle soit accessible à des personnes extérieures.


Quel est l'objectif de cet atelier ?

Nous voulons provoquer une rencontre. C’est pourquoi plus encore que le choix des films, c’est le choix des réalisateurs qui importe.

Concernant la sélection des courts-métrages, je prends appui sur la programmation régulière de l’association. Je privilégie la diversité.

Les courts-métrages projetés dans une même séance n’ont pas d’unité thématique, ni de genres, ni de budget. C’est un principe fort de Collectif Prod que de favoriser la pluralité des créations.
Sans parler d’autocensure, je prends soin de choisir des films adaptés au public carcéral.  J’évite certains sujets comme la  sexualité, car j’ai remarqué qu’ils avaient beaucoup de pudeur en prison.

Je recherche aussi la diversité dans le choix des intervenants. L’alchimie entre les deux invités est importante, car la rencontre se joue aussi entre eux. Je sollicite des personnes aux profils différents mais compatibles. Avant la projection, nous prenons deux heures pour discuter et faire connaissance autour d’un repas.

Nous menons une action culturelle : l’idée est de confronter le film à un public. Il s’agit d’un public qui considère que la Culture est une chose qui n’est pas faite pour lui. Les personnes détenues sont imprégnées de l’idée qu’il y a une France légitime dont elles ne font pas partie. Et la Culture est une distinction de cette France légitime.
Les ateliers doivent servir à faire tomber ces barrières. Parfois,  il faut briser la glace. Les intervenants doivent jouer le jeu de l’authenticité, accepter d’être interpellés par les personnes détenues.
L’accessibilité à la culture prend tout son sens quand on donne l’opportunité aux personnes de discuter directement avec le créateur de l’œuvre.

Nous mettons en avant des cinéastes qui vivent dans une certaine précarité, et qui ont réussi à force de débrouille et de volonté à concrétiser leurs projets. Ce sont  des modèles positifs pour les personnes détenues.

Cette rencontre, il est vrai, reste une parenthèse. Nous aimerions aller plus loin en proposant à des personnes sorties de prisons de participer à des tournages. Cela suppose qu’elles acceptent de rester en contact avec nous après leur sortie.


Quelles sont les contraintes rencontrées ?
Le SPIP a fait en sorte que l’activité se déroule dans les meilleures conditions. Au début, la projection se faisait sur la télévision de la petite salle de classe. Depuis quelque temps, nous pouvons occuper la bibliothèque et nous utilisons un rétro projecteur.
Le plus contraignant, ce sont les entrées et sorties constantes, de personnes détenues qui sont appelées ailleurs, et d’autres qui arrivent en cours de projection. C’est un public parfois turbulent, qui a du mal à rester concentré. Les modalités de la projection sont déterminantes pour capter son attention.

Heureusement nous bénéficions d’un support technique adéquat, développé au sein de notre association. Nous éditons des films en bonne qualité sur de bons supports de production. Ainsi, les trois courts-métrages d’une même séance sont gravés sur le même DVD, ce qui évite un temps de rupture entre chaque diffusion. Cela n’a l’air de rien mais cette continuité est nécessaire pour capter leur attention ; le  premier film amène au second film, qui lui-même amène au troisième. Je sais par habitude qu’un film peut complètement rater sa cible selon le moment où il est présenté.

 

 

Quelles sont vos perspectives ?

Le SPIP de Seine-Saint-Denis valorise notre activité qui est devenue un des axes principaux de sa programmation culturelle.

 

De fait, nous sommes en train de développer un projet plus ambitieux.

Jusqu’à présent, la Maison d’arrêt dispose d’un canal vidéo interne, animé par deux personnes détenues, qui diffuse des messages informatifs visuels et sonores, le plus souvent sous forme de PDF ou de Powerpoint. Ces informations ne sont donc pas accessibles au public illettré. Le SPIP nous a demandé d’accompagner le passage vers une diffusion audiovisuelle.

Nous travaillons sur un premier projet de réalisation d’un film explicatif à destination des arrivants. Bien qu’il s’agisse d’une commande de l’administration, celle-ci encourage notre créativité et nos initiatives ; il ne s’agit pas de réaliser un film institutionnel. Le projet doit s’étendre sur plusieurs mois. C’est assez compliqué à mettre en place car beaucoup de choses nécessitent des autorisations, et nous avons différents interlocuteurs (SPIP, surveillants). Les personnes détenues sont associées en amont au scénario. Elles proposent des idées, expriment leurs attentes en matière d’informations. Le tournage cependant sera très étroitement supervisé par les deux intervenants, et le montage se fera à l’extérieur de la prison.

La réussite de ce projet conditionne la suite.

Nous souhaitons nous inscrire dans la durée et permettre aux personnes détenues d’être autonomes sur la production et la diffusion d’images animées sur le canal vidéo interne. Il y a une dimension de formation à notre action, ou plutôt de transfert de compétences car nous ne sommes pas des professionnels de la formation.

À terme, le canal vidéo interne pourrait avoir d’autres fonctions que l’information. Des fictions réalisées par les personnes détenues pourraient y être diffusées. Cela pourrait également être un moyen de mettre en valeur les autres activités culturelles proposées en détention.