• Français
  • English

C’était mieux la vie avant

Antoine Ravat, Cinéma Le France

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? 
Le cinéma Le France, qui dispose de deux salles d’Art et d’Essai classées recherche, coordonne le dispositif Passeurs d’images dans la ville de Saint-Etienne.

À ce titre, nous menons des actions de médiation culturelle en direction de différents publics en partenariat avec le tissu associatif, social, ou de l'éducation prioritaire.

Le partenariat avec la Maison d’arrêt La Talaudière de Saint-Etienne est donc en cohérence avec nos missions de développement culturel. Sollicités par le  SPIP de la Loire il y a douze ans, nous avons défini deux types d’actions autour de l’image : la diffusion de films et des ateliers de pratique audiovisuelle.


En quoi consiste votre activité ?
Nous mettons en place des  ateliers de pratique audiovisuelle. Là encore, c’est en lien avec les actions que nous menons à l’extérieur. Nous sommes une salle de cinéma, mais aussi une structure qui produit des films réalisés en ateliers avec des publics divers.

Ces ateliers sont encadrés par des réalisateurs professionnels locaux, aux compétences variées : fiction, animation, documentaire. Chaque année, trente à quarante films sont ainsi produits.

Pendant cinq ans, un jeune réalisateur est intervenu à la Maison d’arrêt pour accompagner les personnes détenues dans la réalisation de films destinés à alimenter le canal vidéo interne. La fréquence des interventions était variable, principalement pendant les vacances scolaires.

Cependant, l’alimentation du canal vidéo interne est vite devenue un objectif trop contraignant. Nous n’étions pas sur la bonne temporalité : le travail en atelier aboutissait à la production d’un court-métrage de quinze minutes tous les six mois. Il aurait fallu énormément de temps et de moyens pour assurer une programmation régulière.

Il y a trois ans,  nous avons donc décidé de mettre de côté la gestion et  l’animation du canal vidéo interne pour nous consacrer à la réalisation d’un film accompagné de modules d'initiation aux techniques audiovisuelles : écriture, prise de vue, montage, post-synchronisation...

Le choix du cinéma d’animation peut surprendre car il ne semble pas à première vue destiné à un public adulte, mais nous l’avons retenu pour plusieurs raisons. C’est une solution face aux diverses contraintes carcérales, et notamment la difficulté de disposer de décors.

Nous avons aussi la chance d’avoir un intervenant très compétent, spécialisé dans les techniques d’animation, qui a su travailler avec le groupe et composer avec ces contraintes.

L’été dernier, un film a été réalisé à l’occasion d’un atelier de quinze jours.
Au début, les participants n’étaient pas convaincus par l’animation, qu’ils pensaient réservée aux enfants.

À l’issue de la demi-journée d’initiation technique, ils ont eu l’idée de faire un film que leurs enfants pourraient voir.  Cela a donné du sens à leur démarche et ils ont vraiment trouvé la motivation nécessaire pour réaliser le film. Ils ont imaginé un conte, une histoire d’amour impossible entre une danseuse et un mécano, qui part vivre sur la lune. Les participants ont pris part à toutes les étapes de la réalisation : la constitution des décors et personnages, l’animation, le tournage. L’un deux a composé une partition musicale qui a fait office de bande son.

Le résultat est un court métrage d’animation de personnages en pâte à modeler.

Une autre réalisation me vient à l’esprit. C’était il y a quatre ou cinq ans. Tout était parti d’échanges sur le thème « c’était mieux la vie avant ». Certains participants, un peu flambeurs, racontaient avec force détails la vie de rêve qu’ils avaient mené avant leur incarcération.

Pour mettre en perspective leur récit et la réalité, nous avons réalisé un film où se mêlent prises de vue réelles et cinéma d’animation. Nous avons utilisé la technique du split screen. Sur la première partie de l’écran, des personnes détenues livrent le récit « romancé », idéalisé, de leur vie d’avant ;  sur la seconde moitié d’écran, les images de la réalité démentent leur propos et donnent à voir un quotidien beaucoup moins flamboyant.

A travers  ce film, nous avons parlé du rapport au réel. L’effet miroir évoqué plus haut, m’a semblé plus intéressant, car il était ici  mis en jeu par les participants eux même. Le maniement de la vidéo confronte les participants à l’image qu’ils renvoient d’eux même. C’est vrai pour tous les publics avec lesquels nous travaillons.


A quelle occasion ces films ont-ils été montrés ?

Les films réalisés sont présentés en séance collective, souvent en première partie des projections organisées quatre fois par an.
Ils sont parfois montrés à l’extérieur.

Ainsi, nous travaillons avec le Groupe Prison Saint-Etienne, un collectif d’associations intervenant en milieu carcéral. Nous organisons des soirées de projections, ouvertes au grand public, de films abordant la question carcérale. Au mois de juin dernier, à l’occasion d’une de ces soirées, nous avons diffusé le film d’animation produit à la Maison d’arrêt.


Quelles sont les contraintes rencontrées ?
Nous avons la chance de pouvoir compter sur le soutien efficace de l’équipe du SPIP. Les surveillants participent également au bon déroulement de nos activités.

J’en veux pour preuve le fait qu’au début, nous mettions beaucoup plus de temps que maintenant à passer les portes de la Maison d’arrêt. C’est sans doute dû au fait que depuis dix ans, nous avons toujours été conscients  des règles du milieu carcéral.

Pour les projections, nous sommes autorisés à apporter notre matériel de cinéma itinérant : projecteur, enceintes, pellicule. Pour les ateliers, nous utilisons surtout notre propre matériel (caméra numérique et ordinateur Mac) bien que la Maison d’arrêt mette des postes informatiques à notre disposition.


Quelles sont vos perspectives ?
L’administration pénitentiaire souhaite mener une campagne d’éducation à la santé. Elle nous a demandé de réaliser de petits clips d’animations informatifs, qui seront diffusés sur le canal vidéo interne. S’il s’agit d’une commande publique, nous ferons en sorte de rester libres et créatifs sur la forme et sur le propos.

Ce projet va peut-être nous permettre d’intervenir d’avantage sur l’animation du canal vidéo interne.

À titre personnel, je suis heureux de cette expérience et je tiens à dire que j’ai toujours rencontré des gens agréables, participants ou personnels de l’établissement. Nos échanges sont toujours positifs et cordiaux ; j’ai toujours senti que ces ateliers étaient une bulle d’air pour les personnes détenues.