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Antiportraits

Marion Lachaise - artiste plasticienne

 

Pouvez-vous nous présenter votre projet ? Comment est-il né ?
En 2000, j’ai commencé un travail de recherche sur une alternative au portrait naturaliste.

En contre-pied à l’instantanéité de la photographie, mes portraits doivent s’inscrire dans une temporalité plus longue et rendre compte de l’intériorité de la personne. Je souhaite m’approcher d’une représentation qui soit plus vraisemblante que ressemblante.

Le portrait obtenu, que j’appelle « Antiportrait »,  est une image vidéo modelée par un objet. C’est un visage en mouvement dont les traits se composent et se recomposent. Les « Antiportraits » correspondent à un travail de recherche sur la figure humaine.

Pour faire un portrait, la personne crée tout d’abord un objet.

Ensuite, je réalise un entretien filmé, où je l’interroge sur sa perception de son environnement. Il était important que le processus intègre ces deux modes d’expression : la parole et la pratique manuelle.

Dans mon atelier, je procède à un travail de modélisation vidéo : l’objet métamorphose la projection de l’image. Je filme cette installation et je saisis le moment où le portrait apparait. 

C’est un procédé performatif ; on ne peut pas deviner le résultat. Ce processus, s’il est juste, doit être « tout terrain » et s’adapter à tous les environnements et à toutes les personnes. 

De cet assemblage de supports de représentation résultent à la fois une déconstruction et une reconstruction des apparences. La mutation subie par ces physionomies contemporaines donne forme à une face cachée de l’identité sociale.

Un jour, je me suis proposée pour intervenir à la Maison Centrale de Clairvaux. L'association Renaissance de l'abbaye de Clairvaux m'a accueilli et la DRAC Champagne-Ardenne a soutenu le projet.


Comment avez-vous procédé?
Ma première prise de contact avec les personnes détenues a eu lieu en aout 2010. J’avais apporté un document papier de présentation du projet, afin que chacun décide si il voulait participer. 

Je suis revenue à la Maison centrale en novembre. Sept personnes s’étaient inscrites. J’ai fait une petite présentation de l’histoire de l’autoportrait de 1560 à nos jours, appuyée par des photographies.

J’ai évoqué la grande liberté dont les artistes faisaient preuve pour se représenter. Ceci afin de montrer que les autoportraits peuvent s’affranchir de la ressemblance au modèle.
     Cage à poules, grand cloître, ancienne détention de Clairvaux    Cage à poules, grand cloître, ancienne détention de Clairvaux, ©Marion Lachaise
Deux mois après, nous avons commencé la phase opérationnelle du projet. 

Il y a d’abord eu un atelier de modelage-construction avec de la terre, du carton, de la peinture, du scotch et des ciseaux. J’ai demandé aux personnes détenues de réaliser un objet, qui leur soit cher sans leur donner plus d’indications.

En tant que sujets du portrait, ils devaient s’engager dans la démarche, être forces de propositions. Leurs réalisations ont été motivées par le rêve et l’intériorité.

Les personnes détenues vivent dans un état d’intériorité permanent, quoi qu’elles fassent. Même en dehors de leur cellule, dans la cour de promenade, elles sont toujours enfermées.

La deuxième étape a été celle des entretiens vidéo individuels. J’ai filmé les visages de face, plein cadre, sur un fond noir. Une personne n’a pas voulu montrer son visage, j’ai donc filmé ses mains. 

Sans référence à leur passé, ni à leur histoire, mes questions se situaient dans l’ici et maintenant. Je voulais qu’ils me parlent de leur façon de se situer dans leur environnement.

Par exemple, j’avais constaté, que la Maison centrale était vivement éclairée de nuit. Je leur ai demandé si cela ne les gênait pas pour dormir. J’ai posé des questions sur la solitude, le bruit… Ils avaient tous une perception différente de phénomènes identiques.

Partir du sensible, parce que c’est simple et intime, permet de parler de façon profonde de ce que l’on est et de voir combien nous sommes faits de ce qui nous entoure.  

Dans mes autres films, je n’avais pas conservé les paroles au moment du montage. Je m’étais concentrée sur les physionomies.

Mais pour la première fois à Clairvaux, j’ai donné la parole à mes personnages, à mes antiportraits. Les détenus de Clairvaux ont ré-ancré mon approche du portrait. Il fallait que leur parole soit entendue… 

Ensuite, j’ai effectué des esquisses vidéo des portraits. J’ai réalisé à l’atelier une installation avec leurs objets et leurs entretiens et je l’ai filmé. Je suis revenue à Clairvaux avec mes esquisses et l’installation afin de montrer en temps réel le processus d’apparition.

C’est assez saisissant de voir le portrait émerger de la recomposition des images; ils ont été impressionnés et très enthousiastes.

A l’issue de cette première présentation, je les ai assemblés pour qu’ils existent aussi en tant que communauté, que portrait de groupe. Je leur ai présenté le résultat final et j'ai donné à chacun un DVD de leur portrait individuel et du film.

Je voulais faire un film qui donne à réfléchir et dont le rythme des images donne du relief aux voix.

                 "Antiportraits Clairvaux" de Marion Lachaise (15'36mn)  

Quelles ont été leurs réactions ?
Ils ont été vraiment, vraiment très heureux. Ils m'ont confié qu'au début, ils ne savaient pas du tout où ce projet allait les mener, mais le résultat leur a beaucoup plu. Ils se sont vraiment reconnus dans leur portrait.

Réaliser ces portraits à Clairvaux avait un sens tout particulier. Faire un portrait, c'est une démarche intime, qui necessite de construire une relation de confiance. C'est présenter une personne dans sa singularité.

Il me semble que ce qui a aidé ma démarche, c'est d'être " à ma place " avec la juste distance vis-à-vis des personnes détenues. C'est peut-être ce qui est le plus délicat en prison, pour l'intrevenant. J'étais présente en tant qu'artiste. Il y a eut un échange; je les ai sollicités en tant que modèles. Mais dans le même temps, ils participaient à leur portrait, je réalisais ce portrait avec eux.


Dans quel cadre matériel et temporel avez-vous conduit ce projet?
Mon travail à Clairvaux s’est développé sur une durée d’un an. Mes interventions ont cependant été limitées car l’accès à la Maison centrale est compliqué, en raison de sa situation géographique et des procédures administratives, surtout lorsque l’on apporte du matériel.

Mais j’ai pu m’appuyer sur des personnes au sein de l’établissement qui croyaient en mon projet.

Je suis intervenu sur place sept ou huit fois, avec des intervalles de deux mois environ. Puis j’ai travaillé à l’atelier. 


Quelles sont vos perspectives ?
Je travaille à présent sur un livre-objet « L’œil de Clairvaux », pour porter la parole des personnes détenues dans nos espaces privés, dans nos appartements.

L’ouvrage s’ouvre par le milieu pour transmettre la sensation que l’on a quand on entre en prison, avec toutes ces portes qui s’ouvrent puis se ferment, les unes après les autres, derrière vous. On a l’impression que l’air se raréfie, qu’on entre sous une cloche… Je voudrais que le public se rende compte que ce qui se passe en prison nous concerne tous.

Ce livre-objet présentera des photos de l’ancienne détention, il permettra de rentrer visuellement, presque physiquement, dans la prison et d’y découvrir la vidéo « Antiportraits Clairvaux »  via internet et des terminaux portatifs. Denis Salas, Phillippe Artières, Jean-François Leroux (…) préparent un texte.

« Antiportraits Clairvaux » a été montré le 21 septembre 2011 au Festival « Ombres et lumières » de Clairvaux.

J’ai présenté le film à l’Association française pour l’histoire de la justice, en présence de nombreuses personnalités dont Robert Badinter, Pierre Truche et Denis Salas. Ce dernier a reçu mon travail avec beaucoup d’émotions et y a vu la représentation de « l'imaginaire carcéral ». Le soutien de cette association est très important.

J’aimerais reconduire cette expérience dans d’autres établissements pénitentiaires, avec des femmes détenues mais aussi avec des surveillants de prison…

Ce livre-objet sera l’aboutissement de l’aventure, et le début d’une autre : en animant cet atelier à Clairvaux, j’en suis venue à m’intéresser à la justice en général. Je travaille actuellement sur le processus judicaire en œuvre au procès d’assises.