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Alternative à l'incarcération et entretien de l'abbaye d'Hautecombe

Dossier de presse partenariat SPIP Savoie - DRAC Rhône-Alpes
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Philippe Arhan, Directeur adjoint du Service pénitentiaire d'insertion et de probation de la Savoie

 

 

Pouvez-vous nous présenter le partenariat que vous avez mis en place avec la préfecture de Rhône-Alpes, la préfecture de Savoie, la DRAC Rhône-Alpes, la Fondation d'Hautecombe (Congrégation religieuse du Chemin Neuf) et l'Association de Régie des Quartiers Aixois ? Comment le projet est-il né ?

Cela a commencé en 2009, quand le préfet de région a encouragé le développement des contrats aidés pour faire face à une situation économique difficile. Nous avons pris attache avec la Direction départementale du travail qui a accepté dans un tel contexte d’attribuer deux postes supplémentaires à l'association d'insertion ARQA.

Nous avions déjà collaboré avec la DRAC Rhône-Alpes pour des projets culturels en milieu fermé, et nous avons décidé de développer notre partenariat en travaillant cette fois avec la conservation régionale des monuments historiques (CRMH).

Il s’agit ici de faire bénéficier des personnes condamnées à une peine d’emprisonnement ferme d’un aménagement de peine pour travailler sur des bâtiments classés ou inscrits par le biais de l'ARQA.

La Conservation régionale des monuments historiques a ainsi retenu le site classé de l'Abbaye d'Hautecombe, au bord du lac du Bourget. L'entretien et la rénovation allait être menés par l'association partenaire, sous le contrôle de la DRAC Rhône-Alpes.

Abbaye d'Hautecombe

 

Les condamnés, qui, de cette manière, évitent d'être incarcérés pour une courte peine ou effectuent leur reliquat de peine d’emprisonnement hors des murs de la prison, signent un contrat aidé (CAE puis CUI) d'une durée de trois mois, renouvelable. Ils sont rémunérés sur la base du SMIC.

Intégrés à un petit groupe de personnes déjà suivies par l'ARQA, ils sont accompagnés dans leurs tâches (espaces verts, maçonnerie, etc) par un encadrant technique de l'association.

Depuis un an, huit personnes placées sous main de justice ont déjà travaillé dans le cadre de ce dispositif avec l'ARQA (par groupes de deux avec trois autres employés) et tout le monde est pleinement satisfait du travail réalisé. La DRAC Rhône-Alpes estime que le site n'a jamais été autant valorisé.

 

 

Quels sont les objectifs de ce projet ?

Le projet s'inscrit, selon les parcours des participants, dans une volonté de limiter les effets désocialisants de l'incarcération et/ou dans une dynamique de préparation à la sortie. Grâce à ce dispositif, certains condamnés évitent l’incarcération (ils exécutent alors leur peine d’emprisonnement sous la forme d’un placement sous surveillance électronique par exemple) et d'autres sortent de prison avant leur fin de peine, quand l'emprisonnement a rempli sa mission de prévention de la récidive et que le condamné a donc intégré la sanction prononcée à son encontre.

Nous proposons alors au juge d'application des peines une mesure alternative à l’incarcération car le condamné présente toutes les garanties d’un retour progressif à la vie libre. Une fois que le juge a accordé l'aménagement de la peine (placement extérieur, bracelet électronique... on s'adapte au profil), nous continuons à examiner attentivement les itinéraires individuels.

Les agents du SPIP vont en effet régulièrement rencontrer sur site les personnes placées pour les aider si besoin et contrôler qu’elles respectent bien leurs obligations. Les contrats avec l'ARQA sont parfois renouvelés, nous prenons en compte les difficultés des personnes.

Le SPIP Savoie est également conventionné avec des structures d'hébergement de type foyers (FJT, CHRS…). Pour un sortant de prison, il est d'une grande aide d'avoir un logement, surtout avec un loyer modique. Les quelques mois de placement au sein de l’ARQA servent aussi à chercher un emploi et/ou un logement stables.

Pour les libérations anticipées en particulier, on offre à la personne la possibilité de se mobiliser sur son projet de vie, par exemple en se rendant à des rendez-vous avec le Pôle emploi, la mission locale, des agences d'intérim....

 

 

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?

Les seules difficultés résultent de quelques craintes au départ, du coté des partenaires qui connaissent mal le public sous main de justice. Cette « étiquette » véhicule en effet beaucoup d’idées reçues et c’est notre travail de vaincre ces a priori.

C'est surtout le coût de l'opération qui posera quelques problèmes à l'avenir. Le financement est assuré par l'Administration pénitentiaire, via le prix de journée et les subventions aux associations, et par la préfecture de Savoie, par le biais du Fonds Interministériel de Prévention de la Délinquance et par la prise en charge par l'État de la totalité des coûts de ces contrats aidés.

Mais même si la rémunération ne lui incombe pas, c'est quand même assez lourd pour l'ARQA, car elle doit assumer l'encadrement, la gestion administrative qui engendre des charges fixes...

ARQA arrive à supporter le coût des deux places supplémentaires avec les aides qu’on lui octroie. Mais le budget est beaucoup plus élevé si l’on souhaite développer le nombre de places (8).

Dans cette hypothèse, il faut en effet que l'association recrute un encadrant supplémentaire, etc. On a déposé cette année une demande de financement auprès de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et la toxicomanie (MILDT) mais notre demande a été rejetée. Il nous faudra donc persévérer dans ce sens en 2011.


Quel type de réactions ce projet suscite-t-il ?

Le site étant magnifique, il est très agréable d'y travailler. Ce cadre constitue une réelle rupture pour les détenus, une manière de s'échapper un peu.

Et puis le fait d'être en groupe apprend le respect d'autrui et des consignes de l'encadrant technique, l'esprit collectif, ce type de valeurs. Enfin, et surtout, c'est une opportunité offerte par la DRAC Rhône-Alpes de participer à la valorisation d'un site reconnu au titre du patrimoine local et régional.

Les participants ne sont pas en train d'effectuer des tâches inintéressantes que d'autres refuseraient (ce qui est souvent vécu comme une forme d'humiliation). Celles-ci sont plus gratifiantes, et on leur fait confiance. Les gens qui sont "passés par la case prison" doivent souvent s’inscrire dans un processus de reconstruction, il faut travailler sur l’estime de soi.

Et les personnes qu'on repère pour ce projet encore plus, car on donne généralement la priorité à celles qui rencontrent des difficultés assez importantes. Mais leur confier la responsabilité de l'entretien d'un site classé sert la réappropriation d'une bonne image personnelle.

Le travail effectué par ces personnes est visible, la différence est flagrante au final. Tout le monde est surpris du résultat, c'est spectaculaire y compris pour nos condamnés.

La communauté religieuse a elle aussi pris conscience de la valeur ajoutée qu'apporte cette collaboration. Par exemple, il y avait aux alentours de l'abbaye une source qui n'était pas entretenue, et cela occasionnait des plaques de verglas pendant l'hiver.

Le groupe est intervenu cet automne, l'a dégagée, et non seulement le site est embelli, mais en plus le problème du verglas est résolu, car l'eau s'écoule désormais directement dans le lac.


 

Quel bilan global pouvez-vous tirer de cette expérience ? Comment envisagez-vous la suite ?

Le bilan est extrêmement positif. Ce dispositif "gagnant-gagnant" a permis à l'ARQA d'obtenir un nouveau chantier, à la fondation d'Hautecombe d'entretenir son abbaye, à la DRAC Rhône-Alpes de mettre en valeur ce monument classé qui reçoit un public nombreux lors des journées du patrimoine et au SPIP Savoie de développer les aménagements de peine sur le département et d'envoyer un message de confiance aux personnes placées sous main de justice, qui se sentent valorisées, ce qui est essentiel dans le processus d'insertion.

Tous les acteurs sont unanimes pour dire que c'est une belle réussite. Il est donc envisagé de développer ces actions en créant davantage de postes au sein de l'ARQA sur d’autres sites avec l’aide de la DRAC Rhône-Alpes, ce qui aiderait à répondre aux nombreuses demandes de détenus non pourvues faute de places.

En effet, ces deux places avaient été créées à titre expérimental, mais nous aimerions pouvoir en proposer d'autres pour permettre un roulement plus important des placés. Avec la DRAC Rhône-Alpes, nous avons plusieurs pistes.

Des contacts ont été pris avec la Ville d'Aix-les-Bains, le maire entend nos besoins et les discussions sont en bonnes voies. Nous nous sommes aussi rapprochés du maire du Bourget du Lac pour lui proposer des travaux de dévégétalisation au château de Thomas II (au Bourget-du-Lac), classé aux monuments historiques.

L'enjeu est désormais de trouver les moyens nécessaires. Il va falloir diversifier les financements. Cela nous tient à cœur car il n'y a pas d'insertion possible si la personne qui sort de prison ne se sent pas "capable de".

J'ai le souvenir d'une personne incarcérée depuis cinq ans qui a pu sortir de prison dans le cadre de ce dispositif alors qu'il lui restait encore une année d’emprisonnement à effectuer.

Eh bien cette personne n'a causé aucun problème de comportement, elle s'est même particulièrement investie dans le travail confié et a trouvé toute sa place dans le groupe.